Le pouvoir des fleurs

36755845_1898050120218487_1142575177498886144_n

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur. 

 

Gaëlle se redressa avec un petit soupir de contentement : le jardin du manoir serait encore une fois magnifique cette année. La jeune femme baissa les yeux pour regarder Sophie, encore agenouillée. La vieille dame se frotta les mains pour en ôter un maximum de terre, puis tendit l'une d'elles à sa petite-fille, un grand sourire illuminant son visage.

— Je commence à me faire vieille pour ce genre de chose, dit-elle en se redressant avec l'aide de Gaëlle.

— Tu plaisantes ! Tu es plus jeune que n'importe lequel d'entre nous, protesta la jeune femme.

— Ma tête et mon cœur sont en contradiction avec mes vieux os.

— Je ne t'imagine pas cesser le jardinage, peu importe le langage des os, intervint Azilis en revenant avec un arrosoir.

— Il est tout à fait hors de question que je cesse de jardiner. Il faudra quelques aménagements, et puis voilà.

Gaëlle et Azilis échangèrent un regard. Elles jardinaient en compagnie de Sophie depuis leur plus tendre enfance et n'imaginaient pas que cela cesse. Lili et Cyrielle reprenaient le flambeau, arrosant avec application la zone dont elles avaient été chargées, à leur grande fierté. Cela avait été une matinée agréable, au cours de laquelle peu de paroles avaient été échangées, mais où chacune s'était sentie merveilleusement bien. À sa place.

— Il y en a assez, lança Gaëlle à ses filles, comme les jeunes plants exprimaient leur satisfaction.

Qu'elle aimait ces moments ! Outre la présence apaisante des végétaux qui lui parlaient, il y avait les odeurs, les textures et surtout la compagnie de personnes qu'elle aimait et qui l'aimaient en retour sans le moindre jugement. Gaëlle avait longtemps souffert d'une timidité excessive exacerbée par ce qu'elle considérait comme un surpoids disgracieux. Il lui avait fallu du temps pour accepter son corps, apprivoiser ses courbes généreuses et envisager qu'elle pouvait être belle, à sa façon et non à celle des diktats des magazines. Enfant, le jardinage avait été une vraie bouffée d'oxygène.

Sophie se mit à fredonner tout en attrapant un petit sécateur. Les deux jeunes femmes reconnurent aussitôt la chanson et se joignirent à elle. Lili et Cyrielle, qui revenaient vers le trio, arborèrent un sourire ravi.

— C'est les Kids United ! s'exclama Cyrielle.

— À l'origine, c'est une chanson de Laurent Voulzy, rectifia Azilis.

Gaëlle comprit ce que faisait Sophie tandis que la vieille dame commençait à couper ici et là des fleurs du jardin.

— Lorsque nous avions votre âge, Az et moi, un jour, nous avons décidé de vérifier si la chanson disait vrai, expliqua-t-elle aux fillettes avec un sourire heureux.

— Nous voulions savoir si les fleurs avaient vraiment le pouvoir de changer le monde, approuva sa cousine.

— Comment ? s'enquit Lili, que les histoires relatives à l'enfance des magiciennes Kergallen fascinaient toujours.

— Nous sommes allées en ville et nous avons distribué des fleurs aux passants, au hasard.

— Et alors ? Est-ce que ça a changé le monde ?

— Pour quelques instants, ça a changé le nôtre, répondit doucement Gaëlle. Et je crois que ça a apporté quelque chose aux personnes à qui nous les avons offertes.

Elle se rappelait les sourires, les exclamations, les remerciements, parfois les baisers de ceux à qui elle avait tendu une fleur. Il lui avait fallu braver sa timidité. Parce que c'étaient ses chères fleurs, parce qu'elle voulait démontrer leur pouvoir, Gaëlle avait osé aller à la rencontre de parfaits inconnus. Elle avait veillé sur elles comme sur un précieux trésor, leur transmettant sa fierté devant leur beauté, les rendant éclatantes et odoriférantes. Ce jour-là, elle avait décidé qu'elle ferait cela toute sa vie : s'occuper de fleurs qui rendraient les gens heureux ; elle serait fleuriste.

— Moi aussi, je veux offrir des fleurs dans la rue, décida soudain Lili.

— Quelle belle idée ! approuva Sophie en revenant avec une brassée de fleurs.

Toutes cinq firent un brin de toilette avant d'embarquer dans la voiture de Gaëlle. Les fleurs furent réparties entre les petites filles. Alors qu'elles allaient s'éloigner dans la rue piétonne, Sophie les rappela. La vieille dame préleva une fleur dans chaque bouquet. Azilis et Gaëlle en prirent chacune une et attendirent que Lili et Cyrielle se soient éloignées pour les suivre à distance, souriant en voyant à quel point les fillettes étaient heureuses de leur action.

— Nous devrions faire ça plus souvent, commenta Azilis. Instaurer une sorte de rituel, peut-être, pour se rappeler combien il est gratifiant de donner sans rien attendre en retour, juste pour le plaisir de faire plaisir.

Elle tendit sa fleur à un adolescent qui passait à côté d'elle. Le jeune regarda un instant la rose d'un air déconcerté.

— Si tu n'as pas de petite amie, offre-la à ta mère, conseilla Az avec un clin d'oeil.

Les traits du garçon s'illuminèrent.

— Et toi, à qui vas-tu offrir la tienne ?

Gaëlle regarda autour d'elle. Il y avait foule en ce samedi ensoleillé, elle aurait pu tendre sa fleur à n'importe qui, mais souhaitait  que cette unique fleur aille à une personne spéciale. Elle s'avança alors en direction du banc sur lequel Sophie attendait leur retour et lui tendit la rose qu'elle venait de réenchanter pour la rendre plus belle encore.

— Pour la meilleure des grands-mères, murmura-t-elle en s'asseyant à ses côtés et en passant un bras autour des épaules minces de la vieille dame.

 

Kids United - Le pouvoir des fleurs (Video Clip Edit)