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Les rires emplissaient l'espace. Les odeurs alléchantes de la nourriture titillaient les narines et provoquaient force grondements d'estomacs. Le phare du bout de la rivière, situé sur les terres des de Chânais, abritait la petite fête organisée par ces derniers et à laquelle les Kergallen avaient été conviés. Certains avaient choisi de s'installer au sommet de la construction pour admirer le paysage, les autres avaient disposé tables et plaids sur l'herbe pour un pique-nique.

Installée confortablement, Joanna leva une main impérieuse. D'une bourrade, Aymeric poussa Elwyn en avant.

À ton tour, poète de mes deux.

Elwyn résista à la tentation de répondre au lieutenant de la meute. Il s'avança vers la petite rousse et s'inclina avec galanterie.

Que puis-je pour votre service, gente dame ?

J'aimerais un autre Mojito, fit-elle avec un sourire en lui tendant son verre.

Virgin Mojito pour elle, à partir de maintenant, intervint Gaëlle.

Mais non ! protesta Joanna. Un Mojito. Un vrai de vrai, avec plein de rhum, pour rester dans l'ambiance phare, naufrageurs et pirates.

Souviens-toi de mon mariage.

Joanna esquissa un sourire. Le jour du mariage de sa cousine, elle avait un peu forcé sur le champagne, les bulles lui étaient montées à la tête et elle avait oublié de maintenir le beau temps au-dessus du manoir Kergallen. Elle était même allée danser sous la pluie.1

Virgin Mojito, admit-elle.

Soupe champenoise pour moi, s'il te plaît.

Elwyn prit les verres des deux jeunes femmes avec un large sourire.

Je veux le même pouvoir que toi, quand je serai grande, fit Gaëlle en se laissant tomber sur un transat à côté de sa cousine.

J'avoue que je pourrais y prendre goût. Avoir autant de séduisants esclaves, prêts à satisfaire tous mes caprices à la seconde... Une belle carrière de maître-chanteur s'ouvre à moi !

Elles éclatèrent de rire. Si, à proximité du phare, tout était calme – enfin, calme dans la mesure où les de Chânais et les Kergallen étaient réunis –, en dehors de la bulle créée par Joanna, la tempête se déchaînait. Le vent cinglait la paroi invisible, la pluie tombait sans discontinuer et surtout, le spectacle des vagues était à couper le souffle. Le phare avait été dressé autrefois pour protéger les navires croisant au large des naufrageurs et des récifs. Aujourd'hui, il leur permettait de profiter d'un moment festif, à l'abri, au cœur de la tempête. Tous avaient attendu avec impatience que la météo leur soit favorable afin de réaliser leur projet, dont Joanna était l'élément central et indispensable. La magicienne des éléments avait accepté avec plaisir de maintenir autour du phare une bulle protectrice... à condition qu'on la serve comme une reine ! C'est ainsi qu'elle se prélassait sur son transat, appelant l'un ou l'autre pour lui apporter ceci ou cela, en Chipie Kergallen digne de ce nom. Tous s'étaient plié de bonne grâce à ses « caprices de star », lesquels consistaient surtout à la ravitailler en boissons et toasts, tout en s'occupant de Tasia. Ses cousines et sa sœur ne se privaient pas d'en profiter aussi, comme Gaëlle venait de le faire, et les louves de Chânais, amusées, avaient aussi élu domicile autour de leur amie, piochant allègrement dans les bols de chips. Ce qui donnait un clan de femmes se faisant servir par ces messieurs.

Au girl's power, clama Joanna en levant son verre, qu'Elwyn venait de lui apporter.

À nous, femmes fortes, modernes et indépendantes, approuva Blodwyn en heurtant son verre contre celui de la magicienne.

Elles se tournèrent vers le large, où la houle soulevait des vagues écumantes.

J'ai l'impression d'être devant un écran géant de 360°, soupira Yseult, ravie. C'est tellement beau, la force brute de la nature.

Dire que tu peux la plier à ta volonté, c'est à peine croyable, renchérit Ailis. Je comprends que tu aimes tant An Tour Tan.

Joanna sourit. Oh oui ! Elle l'aimait, son phare ! Et Dragan y était tout autant attaché qu'elle. Ils ne se lassaient pas du spectacle sans cesse renouvelé que les éléments leur offraient, depuis le sommet de la construction. Qu'il fasse beau ou que l'orage gronde, c'était toujours une merveille à contempler.

J'avoue que manipuler les éléments est devenu encore plus euphorisant depuis que j'ai Tasia. Je saisis chaque occasion de le faire.

D'un geste, la jeune femme fit naître des chevaux d'écume au sommet des vagues. Des applaudissements saluèrent la prouesse. Les chevaux s'extirpèrent de l'océan et galopèrent jusqu'à la bulle, devant laquelle ils se cabrèrent, avant de se dissoudre.

chevaux d'écume 2

Crâneuse, fit Azilis.

Il faut bien motiver un peu les troupes, répondit Joanna avec un clin d'oeil avant de lever la main, attirant l'attention des hommes.

Cette fois-ci, ce fut Beowyn qu'Aymeric envoya pour répondre à la demande de la magicienne. Les réserves de chips de ces dames étaient presque à sec.

 

Repus, ils étaient tous installés devant le panorama tandis que les jumeaux, Corentin et Titouan distribuaient des cafés. Captivés par les formes que Joanna faisait naître, ils ne remarquèrent pas que Tasia se faufilait entre eux... jusqu'à ce que la bulle protectrice éclate et que le vent et la pluie se déversent sur le groupe. La petite venait de sauter dans les bras de sa mère, court-circuitant sa maîtrise des éléments. Des cris de surprise retentirent, remplacés par des rires. Abandonnant tout sur place, ils coururent trouver refuge dans le phare.

Chipie un jour, Chipie toujours, soupira Joanna en regardant sa fille, tout sourire dans ses bras.

D'une main, la jeune femme tenta d'essorer ses boucles rousses détrempées.

Au moins, nous avons eu le temps de le faire, ce barbecue, tempéra Duncan. Dommage pour les cafés.

Je propose que nous nous dirigions tous vers le Chafé du Coin des Temps.

La proposition d'Elwyn fut accueillie avec enthousiasme : un café, des chats, des livres et une compagnie choisie... quoi de mieux pour terminer la journée ?

1Voir « Quand la magie pétille », Les Kergallen-4,5 : Nouvelles