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Septembre 2018

 

Nina pointa le doigt sur Marzhin.

C'est déloyal !

Le mage la regarda sans mot dire, haussant simplement un sourcil face à son ton accusateur. Quiconque le connaissait savait que c'était le signe qu'il se moquait d'elle.

Tu me fais le coup du petit sourire en coin. Tu sais que c'est une arme de destruction massive !

On peut renoncer.

Certainement pas ! Tu m'as promis une surprise, je veux voir quel genre de surprise Marhzin le grand peut bien concocter.

Le petit sourire en coin s'élargit d'un millimètre, les yeux dorés pétillèrent. Oui, il se moquait d'elle. Marzhin n'était pas expansif, il fallait vraiment lire entre les lignes pour comprendre le fond de ses pensées. Et encore ne laissait-il pas paraître grand-chose. En vérité, Nina trépignait d'impatience. Depuis que son mari lui avait, le matin-même, annoncé que leur journée était bloquée par un projet secret, elle essayait de lui tirer les verres du nez. En vain, bien sûr. Marzhin ne révélait jamais que ce qu'il avait décidé de dévoiler. Et là, il avait décidé de ne rien lui dire.

Nina ouvrit de grands yeux en le voyant sortir un foulard.

Colin-maillard ? fit-elle, bien que sachant qu'il n'en était rien.

On pourra toujours y jouer plus tard.

Et voilà, encore et toujours ce flegme à tout épreuve. Parfois, c'était très agaçant. D'un autre côté, Nina reconnaissait volontiers qu'il fallait un caractère posé pour contrebalancer le sien, si bouillonnant. Elle pivota pour tourner le dos à son mari. Un frisson la parcourut lorsqu'elle le sentit approcher dans son dos. Après tout ce temps, Marzhin avait encore ce pouvoir sur ses sens. Lorsque ses bras passèrent autour de ses épaules pour venir placer en douceur le foulard sur ses yeux, elle leva les mains, le maintenant le temps que le mage le noue derrière sa tête. Elle sentait son souffle effleurer ses cheveux. Non sans coquetterie, la jeune femme sourit à la pensée des mèches couleur de l'arc-en-ciel qui parsemaient sa chevelure châtaine. Au début, elle avait commencé par quelques mèches roses, puis peu à peu, d'autres couleurs étaient venues s'y ajouter, tandis qu'elle laissait repousser la crinière qu'elle avait coupé dans un moment de désespoir, quelques décennies plus tôt. Aujourd'hui, ses cheveux lui arrivaient au milieu du dos. Encore quelques mois, et ils seraient aussi long qu'autrefois. Elle le faisait pour Marzhin, qui aimait tant passer les doigts dans ses longs cheveux. Un baiser dans la nuque lui procura une petite décharge électrique. Les lèvres de Marzhin s'attardèrent sur le tatouage représentant le ying et le yang qui ornaient cette partie de son corps. Elle l'avait ajouté juste après leur remariage.

Il la fit pivoter face à lui. Nina eut beau faire, elle constata que le bandeau remplissait son office : elle n'y voyait goutte. Elle se surprit à le regretter. Elle aimait plonger dans le regard doré, dans lequel affleurait parfois le dragon. Ce dragon qui l'aimait aussi farouchement que l'homme.

Allons-y.

Toujours économe de mots et de gestes, Marzhin passa un bras autour de sa taille. Nina se blottit contre lui, heureuse. Elle sentit le picotement de la magie et devina que le mage ouvrait un portail. Où donc l'emmenait-il ? Son impatience grimpa en flèche. Il l'entraîna à travers le portail, dont ils émergèrent quelques secondes plus tard. L'oreille tendue, Nina tenta de déterminer où ils se trouvaient grâce aux bruits. Le chant des oiseaux. La brise légère qui caressait sa peau et faisait bruisser les feuilles. Le son de l'eau qui s'écoule. L'air était d'une pureté inouïe, comme l'on n'en trouvait plus en Terre des Hommes. Sous ses pieds chaussés de sandales, la jeune femme sentit l'herbe tendre. Alors, elle sut où son mari l'avait emmenée.

Faërie ?

Marzhin se contenta de dénouer le bandeau. Le paysage enchanteur de la clairière dans laquelle le couple se tenait éblouit Nina. C'était encore plus beau que dans son souvenir1. Une nappe à carreaux blanc et rouge reposait sous un saule pleureur au bord du lac, un panier en osier posé dessus.

pique-nique

Elle frémit de bonheur : un pique-nique en amoureux, dans un lieu merveilleux et symbolique, celui de leurs retrouvailles. Un lieu qui comptait aux yeux de leur fille, aussi.

J'adore, souffla Nina, battant vivement des paupières pour chasser les larmes qui menaçaient de couler.

Nina la Redoutable sur le point de pleurer...

Si tu le dis à quiconque, je devrai te tuer. Ma réputation de terreur ne doit pas être remise en question.

Ils s'avancèrent d'abord vers le petit tertre sous lequel reposait Obéron, l'homme qui avait rendu Morrigan si heureuse et qu'ils n'avaient pas eu la chance de connaître. Marzhin fit apparaître une rose qu'il tendit à Nina. La jeune femme déposa la fleur, songeant à ce qu'elle savait du jeune homme, à la fois grâce aux souvenirs du Livre de Morrigan et aux récits que sa fille lui avait faits.

Marzhin l'entraîna ensuite jusqu'à la nappe qui n'attendait qu'eux. Nina ôta ses sandales en souriant. Elle savoura la sensation de l'herbe douce sous ses pieds nus. Comme Marzhin l'invitait à prendre place sur la nappe, la jeune femme, dans un élan d'espièglerie, courut vers le lac. Elle testa l'eau du bout des orteils, admirant le paysage autour d'elle. Au fond de ce lac, on pouvait apercevoir des coraux, chose incongrue dans de l'eau douce. Mais on était en Faërie, et les règles de la Terre des Hommes ne s'appliquaient pas à la contrée des fées. Elle entra dans l'eau, savourant l'onde tiède autour de ses mollets. Elle avait eu raison d'opter pour une robe d'été légère.

Doit-on craindre l'irruption de Lili ? lança-t-elle par-dessus son épaule.

Non.

Marzhin, qui venait de s'installer sur la nappe, lui sourit. Pas un petit sourire en coin, non, un vrai sourire. Son aura dorée éclatait autour de lui, signe de sa joie. C'était rare de le voir ainsi, détendu. Il ne montrait cette facette de lui-même qu'à elle. Délaissant l'eau, Nina revint vers son mari et s'agenouilla face à lui avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Ce qui ne devait être qu'un baiser léger se transforma en quelque chose de plus profond qui les laissait un peu haletants. Dire qu'ils avaient failli perdre cela, songea la jeune femme en caressant la joue de Marzhin.

Lorsque le mage dévoila le contenu du panier, Nina sentit son ventre gargouiller. Le contenu était des plus appétissants, fait de charmantes petites choses joliment disposées. Elle reconnut la patte de son chef de cuisine, Bernard.

Tu as comploté avec mes employés, si je comprends bien.

Je ne me suis pas risqué à faire la cuisine. Le dessert est de Thaïs, en revanche.

Une tarte au citron meringué ? s'enquit Nina avec gourmandise. Personne ne la réussit mieux qu'elle !

Les canapés, verrines et autres petits flans salés furent dégustés en silence. Le silence ne les dérangeait pas. Il n'était jamais signe de gêne ou d'ennui. Entre eux, le silence était signe de complicité, de regards échangés. Ils n'avaient pas besoin de mots pour communiquer. L'eau, les oiseaux, la nature qui les entourait jouaient une mélodie apaisante et d'une beauté inégalée. Nina, Nynève, Viviane aimait la nature. Elle ne concevait pas sa vie dans une ville, cernée de tours et de béton. Rien n'égalait à ses yeux la nature, en particulier les bois. Marzhin partageait sa vision des choses : leur maison isolée dans une clairière représentait le havre de paix dont ils avaient besoin pour s'épanouir. C'était aussi en lisière de bois qu'elle avait installé son restaurant. Les baies vitrées ouvraient sur les arbres et les clients étaient sous le charme des nombreux animaux qui flânaient par-là. Après de longues heures à superviser ses commis en cuisine, il lui suffisait de passer la porte pour se ressourcer au contact de la nature.

De temps à autres, Nina tendait une mignardise à son mari, qui se penchait vers elle pour croquer dedans. Nourrir un dragon... Elle étouffa un petit rire.

Tu es un grand romantique, en fait.

Les livres et les films sont très instructifs.

Cette fois-ci, elle éclata de rire. Marzhin était tout à fait sérieux : il faisait son éducation en grande partie grâce à la télévision et aux livres et magazines qu'il dévorait.

Bastien m'a peut-être un peu aidé, concéda le mage avec un léger sourire.

Au moins, tu t'es adressé au plus normal des hommes Kergallen !

Ils savourèrent la tarte de Thaïs, après avoir admiré quelques secondes durant la meringue artistiquement disposée. Repue, Nina émit un petit soupir.

Je suis heureuse que tu aies opté pour un pique-nique ici plutôt que pour un déjeuner guindé dans un restaurant étoilé.

Ce n'est pas nous, ça.

Marzhin replaça les restes dans le panier, qu'il enchanta afin que tout se conserve.

Tu ne m'as pas dit en quel honneur tu as organisé ce pique-nique.

Le mage leva les yeux au ciel, faussement agacé.

Et dire qu'on prétend que les hommes n'ont aucune notion des dates importantes !

Il reporta ses yeux dorés sur elle. Elle y vit le dragon.

C'est l'anniversaire de notre voyage ici. Le moment où nous avons commencé à nous retrouver.

Celui où nous avons levé le voile sur les secrets du passé, murmura Nina, émue.

Le jour où tout avait basculé. Celui où tout avait recommencé pour eux...

1Voir Les Kergallen-3 : Nina