dîner

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

Joanna laissa tomber le petit t-shirt à paillettes qu'elle était en train de plier. Sourcils froncés, elle toisa son mari.

Tu comptes bouder encore longtemps ?

Au moins jusqu'au départ de l'indésirable.

Il sera notre invité.

Le tien, pas le mien. Je ne l'aime pas.

Vous vous ressemblez tellement, vous devriez être les meilleurs amis du monde !

C'est un démon ! Un démon !

Il ne se nourrit plus d'âmes de lumière, rappela Joanna.

Ça ne change rien à sa nature première.

Et tu n'es plus un Ankou, ajouta-t-elle.

Ça ne change rien non plus à ma nature. Si je croise un démon, je le butte.

Mais pas Albian. Si tu fais ça, il ne restera pas grand-chose de ta grande carcasse une fois qu'Azilis en aura terminé avec toi. Ni fleurs, ni couronne, je suppose, pour ton enterrement ?

Dragan grogna avant de tourner les talons. Joanna leva les yeux au ciel et reprit sa tâche avec un petit sourire narquois. Elle l'avait fait : elle avait invité Azilis et Albian à dîner, en dépit des réticences de Dragan. Cela faisait à présent près de deux ans que le démon avait rejoint le clan Kergallen, il était plus que temps pour ces deux crétins d'enterrer la hache de guerre. D'autant qu'ils ne se détestaient pas autant qu'ils le prétendaient l'un et l'autre : ils étaient capables de s'allier quand les circonstances l'exigeaient, comme lorsqu'ils étaient venus en aide à Rowan1. Mais ils faisaient de leur rivalité ancestrale une question de principe. Joanna avait donc décidé de prendre les choses en main : ce soir, le couple viendrait dîner à An Tour Tan !

 

 

Azilis prit le temps de refermer le carnet dans lequel elle prenait des notes en vue de son prochain roman avant de se tourner vers son compagnon.

Tu seras poli.

Je le suis toujours.

Sauf avec Dragan. Il faut toujours que tu le provoques.

Il me cherche, il me trouve. Mais je suis toujours poli.

C'est immature, en as-tu conscience ?

Tout à fait, répondit Albian avec un grand sourire.

Azilis soupira.

S'il te plaît, fais un effort ce soir : on pourrait passer une bonne soirée, à condition que les deux abrutis qui nous servent de compagnons se comportent comme deux êtres civilisés.

Je peux essayer, concéda Albian, grand prince.

Trop aimable, grommela la jeune femme.

Albian arborait une expression vertueuse qui ne la trompait pas : il adorait titiller Dragan, sachant qu'il ne fallait pas grand-chose pour faire bondir l'ex-Ankou. Ce dîner pouvait être aussi sympathique qu'il pouvait tourner à la bataille rangée. Même avec Adrian, les relations étaient plus cordiales : l'ange était nettement moins rancunier que Dragan. Par ailleurs, il ne réagissait pas aux provocations d'Albian, se contentant de hausser les épaules avec un petit sourire, ce qui avait le don d'agacer le démon. Il avait fini par renoncer et les deux hommes étaient devenus amis. Mais Dragan et Albian avaient un passif, attisé par la ressemblance de leurs caractères explosifs. Les mettre en présence l'un de l'autre, c'était comme placer une bougie à côté d'un tonneau de poudre. Joss avait d'ailleurs parié que la soirée se solderait par un règlement de compte entre les deux. Azilis espérait bien donner tort à son cousin – et remporter la mise au passage. S'il fallait menacer son démon de dormir sur le canapé pendant une semaine pour qu'il se tienne tranquille, elle n'hésiterait pas ! Elle comptait passer une bonne soirée avec sa cousine.

Quelques heures plus tard, une bouteille de champagne dans une main, un bouquet de fleurs dans l'autre, Albian se tenait sur le perron de la petite maison construite au pied du phare.

Je ressemble au gendre idéal, comme ça, murmura-t-il à Azilis.

Je doute que ça suffise à séduire Dragan, riposta celle-ci, moqueuse.

La porte s'ouvrit, révélant une Joanna radieuse. Le démon plissa les yeux, aveuglé par l'aura éclatante de la jeune femme.

Joanna, tu es... éblouissante !

Elle rit et se haussa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue, sans la moindre réticence. Les femmes de la famille l'avaient accepté avec une facilité déconcertante. Dragan s'encadra dans l'embrasure, dardant un regard noir sur son invité. Albian s'apprêtait à lancer une pique quand un coup de coude d'Azilis dans ses côtes le rappela à l'ordre. Ce soir, il devrait essayer d'être aimable. Ok. Il pouvait le faire. Il lui tendit la bouteille. C'était un bon début, non ?

L'arrivée de Tasia, véritable petite tornade aux boucles noires et aux yeux caramel, détourna l'attention de l'ex-Ankou.

Tata Az' ! Tonton A'bian ! clama la fillette en se jetant dans leurs jambes.

Albian se pencha pour la soulever. C'était étrange, pour lui qui n'avait jamais côtoyé d'enfants avant d'intégrer la famille Kergallen, de voir cette petite chose grandir. Joanna était enceinte jusqu'aux yeux lorsqu'il avait remis les pieds au manoir, en compagnie d'Azilis. À présent, Tasia marchait, babillait, l'appelait même tonton A'bian... Cela remuait quelque chose en lui.

Je t'ai apporté des fleurs, jolie Tasia.

La petite rit et tendit ses mains vers le bouquet. Elle n'eut pas le temps de les attraper : Joanna la devança.

Je vais les mettre dans l'eau. Elles sont magnifiques.

En provenance directe de la boutique de Gaëlle, précisa Azilis en se débarrassant de sa veste.

En dépit de toute la haine que Dragan prétendait éprouver envers lui, Albian ne put s'empêcher de remarquer que ce dernier lui tournait le dos pour les précéder dans le salon, alors que le démon tenait toujours sa fille dans ses bras. Dragan étant très protecteur envers sa famille, c'était une marque de confiance qu'Albian appréciait à sa juste valeur. L'ex-Ankou savait que jamais Albian ne ferait de mal à un enfant, quelles que soient les circonstances.

Le quatuor s'installa dans les confortables canapés du salon, Tasia navigant de l'un à l'autre en baragouinant des paroles pas toujours compréhensibles. La présence de l'enfant détendait l'atmosphère. Cela dit, les deux hommes s'adressaient rarement la parole, ce que ne manquèrent pas de remarquer Joanna et Azilis.

Je vais sortir le plat du four, annonça Joanna.

Je viens t'aider, décréta Azilis.

Un silence s'installa dans la pièce comme les deux femmes se dirigeaient vers la cuisine.

Je ne sais pas ce qu'on mange, mais ça sent bon, finit par dire Albian, cherchant le moyen d'entretenir la conversation.

La cuisine, c'était un sujet neutre. Ils devraient pouvoir parler de ce sujet sans s'écharper. Même s'il percevait une vague odeur de brûlé, en vérité.

Ça sent bon, approuva Dragan.

Nouveau silence.

Est-ce que ça sera bon ? reprit Albian.

Il avait entendu parler des talents culinaires de Joanna. Comment Dragan allait-il accueillir ce qui pouvait apparaître comme une critique de sa chère et tendre ?

Le rôti Orloff, c'est bon.

Albian esquissa un sourire : le plat n'était pas trop compliqué à réaliser, en principe, même Joanna devrait s'en sortir. Même si cette odeur de brûlé n'augurait rien de bon...

Là où Joanna passe, la cuisine trépasse, ajouta Dragan en levant son verre en un toast parodique.

Au même instant, une grande agitation en provenance de la cuisine détourna leur attention.

La cuisine trépasse, répéta Dragan.

Maudite ! Je suis maudite ! Il n'y a pas d'autre explication ! Quelqu'un a planté des aiguilles dans une poupée à mon effigie en souhaitant que je rate tous mes plats !

Une Joanna dépitée surgit de la pièce dans un nuage de fumée.

Trop cuit ? lança Dragan, flegmatique.

Je maîtrise les éléments, je souffle même le verre, et je ne suis pas capable de cuire un simple rôti Orloff ! tempêta la petite rousse.

J'appelle SOS-Nina.

Nina était un véritable cordon bleu dont le petit restaurant ne désemplissait pas. Avec elle, ils étaient sûrs de bien manger, songea Albian en se levant pour aider les deux jeunes femmes à ouvrir les fenêtres pour aérer et à jeter ce qui aurait dû être un rôti Orloff et qui était à présent un truc indéfinissable calciné au fond du plat. Un instant plus tard, il sentit un picotement familier, celui de la magie. La sonnette retentit. Marzhin se tenait sur le palier, une boîte dans les mains. Il avait ouvert un portail, à quelque distance de la maison à cause de Tasia.

Tu fais le service de livraison, à présent, Marzh ? lança Azilis en saluant son mentor.

C'est le coup de feu au restaurant.

Le mage n'en dit pas plus. Ce n'était pas nécessaire. Une fois sa mission accomplie, il les salua d'un petit signe de tête avant de tourner les talons.

Toujours aussi bavard, ricana Dragan.

C'est pour compenser les bavardages de Corentin, il faut bien rétablir un équilibre, expliqua Joanna en emportant le carton à la cuisine. 

Ça se vérifie aussi avec la cuisine, souffla Azilis à Albian. Nina et Thaïs cuisinent très bien. Joanna...

Un rôti Orloff, quelle drôle de coïncidence ! s'exclama Joanna en découvrant le contenu.

Ça alors, commenta Dragan.

Elle pointa un index accusateur sur lui.

Tu l'avais prévenue !

J'ai juste mentionné le menu...

Ton manque de confiance en moi me navre.

Je te fais confiance, aveuglément, milaya. Sauf pour la cuisine.

C'est bon, j'ai compris ! La prochaine fois, je te laisserai la responsabilité des fourneaux, maugréa la jeune femme. Je ne cuisinerai plus jamais, puisque c'est comme ça.

Tu l'as dit devant témoins, cette fois-ci.

Il se croit drôle.

Albian leva la main, comme un écolier studieux.

Promets-moi que Dragan ne s'approchera pas de la cuisine quand je viendrai manger. J'ai plus confiance en toi qu'en lui, je ne sais pas pourquoi.

Qui te dit que tu reviendras manger chez nous ? riposta Dragan.

Comme leurs compagnes les fusillaient du regard, ils s'abstinrent de poursuivre la discussion. Cependant, Albian ne put s'empêcher de remettre un peu d'huile sur le feu alors que les deux cousines étaient parties coucher une Tasia fatiguée.

En fait, tu m'aimes bien : la preuve, tu avais un plan B pour le repas. Tu aurais pu laisser les choses se passer et nous renvoyer chez nous, mais tu as tout fait pour que nous puissions rester.

Joanna ne vous aurait pas laissés repartir, de toute façon : on aurait commandé des pizzas ou sorti les pâtes, rétorqua Dragan en sirotant son vin. Et une nouvelle invitation aurait été lancée très vite pour compenser le fiasco. Le plan B était purement stratégique, alors ne commence pas à te faire des idées.

Albian ne put réprimer un rire.

Tu as réponse à tout, c'est admirable. Je crois que demain, je vais passer à ta salle pour m'entraîner un peu.

Viens avant l'ouverture : on se fera un duel à l'épée.

Vendu.

Lorsque Joanna et Azilis regagnèrent la table, elles les trouvèrent occupés à débarrasser les couverts.

Il n'y a pas à dire, nous les avons bien dressés, commenta Azilis.

C'est agréable de voir deux beaux gosses musclés s'occuper des corvées ménagères.

Ça s'est plutôt bien passé, je trouve.

Dragan n'a pas poignardé ton homme avec le couteau à viande, Albian n'a pas planté sa fourchette dans l'oeil du mien. On peut dire que ça progresse, non ?

Elles éclatèrent de rire.

Ça vous dirait de venir dîner, la semaine prochaine ? reprit Azilis.

Si tôt ? Tu veux les achever !

Un nouveau fou-rire les secoua. Dragan et Albian, qui revenaient avec les assiettes à dessert, échangèrent un regard.

Il faut vraiment que nous soyons deux beaux idiots pour accepter ça, bougonna l'ex-Ankou.

L'amour rend stupide, que veux-tu, philosopha Albian. Demain, je te mets une raclée.

Dans tes rêves, démon. Je tâcherai de ne pas trop t'abîmer, histoire que ta chère et tendre te reconnaisse à ton retour à la maison.

Ils ont l'air de mieux s'entendre, non ? chuchota Joanna à sa cousine.

C'est le début d'une grande amitié, confirma Azilis.

Sitôt rentrée, elle envoya un SMS à Joss. « Par ici la monnaie. »

1Cf Les Kergallen-5,5 : Gwenn