Sur le groupe Facebook la Griffe du Loup, j'ai lancé un sondage pour connaître le couple préféré des lecteurs, promettant en échange un texte inédit sur le couple en question. Joanna et Dragan l'ont emporté haut la main, même si Morgane et Elwyn, ainsi que Thaïs et Kieran, ont obtenu un certain succès. Voici donc le texte promis.

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

mai 2019

Dans les bras d'Émilie, Tasia agitait joyeusement la main, affichant un large sourire.

Fille ingrate, maugréa Dragan en démarrant. Si elle pouvait nous fermer la porte au nez, elle le ferait, j'en suis certain.

Elle va être gâtée-pourrie par tata Émi et tonton Adrian, gloussa Joanna en répondant à sa fille. À ton avis, suis-je une mère indigne de me réjouir à l'idée de passer quelques jours sans mon bébé ?

Dans ce cas, cette pauvre enfant a vraiment tiré la mauvaise pioche à la naissance : je suis un père indigne aussi.

Nous sommes si bien assortis !

Dragan tourna la tête pour croiser le regard caramel pétillant de malice de sa femme, avant de reporter son attention sur la route.

Trois jours entiers, soupira Joanna. Tant de possibilités.

Par quoi commence-t-on ?

On pose la voiture à An Tour Tan, on attrape le sac à dos et on saute sur ta moto !

Je pensais à une autre activité qui se pratique à deux dans un lit, mais ton programme peut faire suite au mien.

Joanna éclata de rire en secouant sa chevelure rousse.

Bien que ton programme soit des plus... alléchants..., nous allons devoir le reporter. J'ai préparé une petite surprise qui implique de poser la voiture, attraper le sac et...

— … sauter sur la moto, compléta Dragan. Tant qu'on arrive à caser le sport en chambre dans l'emploi du temps, ça me va.

Dire que certains prétendent que tu es difficile à vivre, ironisa la jeune femme.

Si tu fais allusion aux archanges, ils ont de bonnes raisons de l'affirmer : j'ai tout fait pour les énerver.

Tu pourrais au moins prendre un air contrit, plutôt que cette mine de chat satisfait de lui-même.

Je n'ai aucun regret, bien au contraire. Sans moi, ils se seraient ennuyés, à Gwenwed.

Joanna eut un petit rire. Son cher mari avait tout du fauteur de trouble, avec son mètre quatre-vingt-dix, ses cheveux noirs, son regard sombre et dur, sa barbe de deux jours, sans oublier ses tatouages, qui remontaient jusque dans son cou. Aujourd'hui encore, il aimait entrer le premier dans un restaurant, vêtu d'un jean râpé et d'un blouson en cuir, juste pour le plaisir de voir les serveurs se figer, dans l'attente de... quoi ? Qu'il retourne une table et casse tout ? Braque une arme sur eux pour s'emparer du contenu de la caisse ? Joanna lui concédait ce petit plaisir et attendait toujours quelques secondes avant de se glisser à ses côtés pour l'enlacer. Son arrivée détendait immanquablement l'atmosphère. Si les gens avaient su que des deux, c'était elle, la toute petite rousse au sourire espiègle, qui pouvait faire le plus de ravages, ils seraient tombés des nues !

Où allons-nous ? s'enquit Dragan, un peu plus tard, en lui tendant un casque.

Randonnée sur le sentier des douaniers, avec étapes dans des relais de charme, annonça Joanna d'un ton enjoué. On pose la moto et on randonne en admirant la belle Bretagne.

Dragan afficha un large sourire à la perspective de ce Tro Breizh1. Le « sentier des douaniers » était le nom donné à un grand parcours le long des côtés bretonnes, le GR34, du golfe du Morbihan au Mont-Saint-Michel. Près de deux mille kilomètres, autrefois utilisés par les douaniers pour lutter contre la contrebande et aujourd'hui fréquentés par les passionnés de randonnée. Ils ne pourraient pas faire la totalité du parcours en si peu de temps, mais l'ex-Ankou comprenait à présent pourquoi Joanna avait tenu à emporter le matériel photo : les paysages qui ponctuaient le sentier étaient réputés. Ils allaient se régaler !

 

Sur les indications de Joanna, Dragan prit la direction de Quiberon, d'où ils commenceraient leur parcours. Tandis que la moto filait sur la route, la jeune femme se pressa contre son compagnon. Ils avaient effectué de petites randonnées avec Tasia dans son porte-bébé, mais cette fois-ci, ils allaient pouvoir profiter à fond de cet espace de liberté. Cela faisait si longtemps qu'ils n'avaient tout simplement plus pris de bain de minuit sur la plage, au clair de lune... Elle sourit, grisée par la vitesse, le vent et la présence de l'homme qu'elle aimait.

Ils atteignirent leur destination. Joanna n'avait pas besoin de consulter Dragan pour savoir que l'itinéraire qu'elle avait choisi lui conviendrait : Dragan, l'homme solitaire et peu bavard, ne pouvait qu'approuver une randonnée le long de la côte sauvage. Même par temps calme, la mer déferlait avec force, façonnant inlassablement la côte, se couvrant d'écume. Falaises, criques, le paysage était âpre, teinté d'ocre, de brun et de vert. Cela ne pouvait que plaire à l'ex-Ankou. Ils prirent chacun leur sac à dos et se lancèrent sur le sentier balisé, repérable aux marques rouges et blanches. S'il y avait d'autres randonneurs, il y avait suffisamment d'espace pour qu'ils se sentent malgré tout tranquilles, comme seuls au monde. Le bruit du vent, celui des vagues, rythmaient leur progression. Ils ne se parlaient pas, mais les regards qu'ils échangeaient régulièrement, lorsqu'ils arrivaient sur un point de vue particulièrement spectaculaire, suffisaient. Sans se concerter, ils dégainaient leur appareil et chacun se concentrait sur son cliché. Dragan s'était découvert une passion et un certain talent pour la photographie. Il avait tenté de partager les passions de sa femme, afin de passer du temps avec elle au sommet d'An Tour Tan, ce qui touchait Joanna. Peinture, sculpture, poterie, dessin, il avait tout essayé, avec en général un résultat digne d'un enfant de quatre ans. Ses « oeuvres » avaient provoqué quelques fou-rires mémorables. Contre toute attente, il excellait dans la photographie. Son œil acéré, exercé à l'observation par des siècles de chasse aux démons, lui permettait de capter les détails infimes qui faisaient la différence. Il aimait jouer avec les objectifs, travailler les contrastes, les zooms, les flous... Joanna et lui se lançaient souvent des défis-photos : chacun armé de son appareil, ils prenaient des clichés du même paysage ou de la même personne –Tasia, la plupart du temps – puis comparaient le résultat. Il était doué, en toute objectivité. Enfin, Joanna n'était sans doute pas totalement objective quand il s'agissait de son mari, mais c'était elle l'artiste, et elle le trouvait doué !

Les traits de Dragan étaient détendus, son regard concentré, mais serein. Autrefois, il arborait cette expression lorsqu'il volait juste pour le plaisir. Un plaisir auquel il avait renoncé pour elle. Sans jamais se plaindre. Sans jamais faire peser sur elle ce sacrifice. Joanna dévia légèrement son objectif et prit une photo du profil de son mari, debout face au paysage, le regard au loin, ses cheveux noirs ébouriffés par le vent. Un coup d'oeil à l'écran lui apprit que la photo était particulièrement réussie. Le modèle était beau, comme une statue défiant l'océan, et le paysage en arrière-plan sublime. Elle esquissa un sourire : cette fois-ci, elle était sûre de remporter le défi.

Ils marchèrent des heures durant, s'arrêtant pour un pique-nique avec vue panoramique sur l'océan. Le soleil déclinait lentement lorsqu'ils parvinrent à la chambre d'hôtes que Joanna avait réservée pour cette première nuit. Ils déposèrent leur sacs avant de gagner la plage pour assister au coucher du soleil.

C'est tellement beau, soupira Joanna, lovée contre son mari.

Il ne répondit pas, mais elle sentit son regard peser sur elle. Relevant la tête, elle le vit qui l'observait, un petit sourire aux lèvres, tout en jouant avec une boucle rousse.

Tes cheveux ont la même couleur, fit-il en désignant le soleil.

Te voilà poète.

Non, simple observateur.

Il se pencha vers elle et elle lui offrit ses lèvres. Ce fut un baiser doux, tendre, qui ne leur ressemblait pas, eux qui avaient un caractère volcanique. Lorsqu'ils se séparèrent, Joanna fouilla dans sa poche et exhiba deux pendentifs. Après avoir regardé autour d'elle pour s'assurer que personne ne les observait, elle en tendit un à Dragan.

Mets-le.

Pourquoi ?

C'est une surprise.

La jeune femme passa la chaîne autour de son cou. Dragan haussa juste un sourcil en la voyant disparaître.

Petit sortilège d'invisibilité, expliqua la voix rieuse de Joanna.

Dragan mit le sien. Sa femme se tenait debout, mains sur les hanches, un large sourire illuminant son visage.

Donc, là, nous sommes invisibles, devina l'ex-Ankou en se redressant.

C'est ça. C'est le même sortilège que celui qu'Azilis a utilisé pour accompagner Albian à Anwn2.

D'un geste, Joanna commença à façonner l'air autour d'eux.

Que dirais-tu de marcher au-dessus de Quiberon ?

Dragan arbora un large sourire. Il ne pouvait plus voler, et les cours de pilotage qu'il avait entrepris depuis quelque temps ne suffisaient pas tout à fait à étancher sa soif d'infini. Joanna lui offrait là un cadeau inestimable. Main dans la main, ils gravirent les marches invisibles qu'elle avait créées par sa magie des éléments, s'élevant haut, toujours plus haut. Le soleil dardait ses derniers feux, la mer étincelait tel un diamant sombre sous eux. Dragan ajusta son appareil photo et entreprit d'immortaliser la vue incroyable qui s'offrait à eux, confiant dans la capacité de Joanna à les maintenir ainsi en toute sécurité. Cela fait, ils s'assirent sur le plancher translucide, l'un contre l'autre. La nuit envahit Quiberon, estompant les côtes. Les lumières indiquaient la présence d'habitations, Belle Île était visible depuis leur promontoire. Un frisson parcourut Joanna, qui modifia l'atmosphère juste autour d'eux pour la réchauffer de quelques degrés.

Je pense que nous allons pouvoir passer à ta partie du programme, soupira-t-elle, comblée.

Dragan ne répondit pas, se contentant de déposer un baiser dans les cheveux de sa femme, savourant son parfum et la douceur de sa peau sous ses mains. Gwenwed pouvait s'apparenter au Paradis aux yeux de beaucoup. Pour lui, la dimension angélique n'avait été qu'un lieu de passage, pas un foyer ni un eden. Mais il avait trouvé le sien auprès d'une magicienne espiègle et d'une petite fille tout aussi chipie...

1Tro Breizh = Tour de Bretagne, en breton.

2Cf Les Kergallen-5 : Azilis

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Quelques vues de la côte sauvage de Quiberon...

Celtic Woman - Last Rose of Summer(Intro)/ Walking in the Air