panier pâques

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Tasia poussa un cri de joie en découvrant un premier œuf en chocolat, à peine dissimulé dans un buisson.

J'espère que les autres sont un peu mieux cachés, ironisa Joanna, amusée par les éclats de rire et les babillements de sa fille.

Il faut savoir garder quelques idées pour les prochaines années, rétorqua Dragan, bras croisés sur son torse. Si nous lui dévoilons toutes les cachettes possibles alors qu'elle n'a pas deux ans, que ferons-nous dans quelques années ?

Quelle sagesse !

J'ai bien caché le tien.

La mine de conspirateur de son mari fit hausser un sourcil à la jeune femme. Il mijotait quelque chose, elle en était certaine. Joanna sourit devant ce grand gaillard tatoué, aux cheveux ébouriffés par le vent, qui couvait leur fille d'un regard tendre. Et qui lui avait préparé une surprise. Pâques était une fête importante pour les Russes, elle le savait. L'arrivée de Tasia dans leur vie avait exacerbé, chez Dragan, le désir de leur faire découvrir ses racines.

Donc... Moi aussi, je dois chercher des œufs ?

Un seul, en vérité. Mais tu ne seras pas déçue.

Tu sembles bien sûr de toi.

Tout à fait.

Cette fois-ci, Joanna éclata de rire. Qui aurait pu imaginer que Dragan, le redoutable Ankou, le croque-mitaine qui avait traumatisé des générations de démons, pouvait se montrer facétieux ? Même aujourd'hui, installé dans son rôle de mari et de père, il n'était pas faible. Il était même plus sexy que jamais !

La jeune femme rejoignit donc Tasia, qui continuait à remplir son petit panier, et entreprit à son tour de chercher son cadeau. À vrai dire, elle était intriguée. Dragan n'était pas le genre d'homme à la couvrir de cadeaux ou de compliments, il était avare aussi de mots d'amour. Pourtant, jamais elle ne doutait des sentiments de l'ex-Ankou. Il parlait peu, mais lui prouvait chaque jour la passion qu'il éprouvait pour elle et la tendresse qu'il avait pour leur enfant. Les rares fois où il lui offrait un présent, c'était toujours quelque chose d'inattendu, mais parfaitement adapté au caractère de la jeune femme et à ses goûts. Dédaignant les cachettes les plus évidentes, réservées à Tasia, la magicienne réfléchit. Connaissant Dragan, le choix de la cachette devait être aussi mûrement pensé que le cadeau en question.

Surveille Tasia ! cria-t-elle.

C'était inutile, bien sûr, de lui faire pareille recommandation, Dragan étant le genre de père qui accueillerait les premiers prétendants en faisant tournoyer un couteau, histoire de leur passer l'envie de faire souffrir sa fille... Fille qui, sans doute, lui reprocherait de trop la couver, le moment venu.

An Tour Tan était l'endroit le plus évident, le plus symbolique. C'était là qu'ils avaient vécu, avant que la naissance de leur fille les amène à emménager dans une petite maison construite au pied du phare. C'était là encore que se trouvait son atelier d'artiste, où elle s'isolait des heures durant lorsque l'inspiration s'emparait d'elle. C'était là que Dragan la rejoignait, partageant en silence ses passions. Ses peintures, ses photographies ou ses essais de sculpture ne seraient jamais exposés, mais qu'il prenne la peine de s'intéresser à ce qui comptait pour elle, pour passer du temps à ses côtés, cela faisait partie de ces petites attentions qu'elle aimait tant. Joanna grimpa l'escalier en colimaçon, à peine essoufflée en arrivant au sommet baigné de lumière. Sur son établi couvert de croquis trônait un paquet emballé avec soin.

Ce n'est pas toi qui l'as fait, lança-t-elle en riant.

Dragan, Tasia dans les bras, apparut.

Ouvre-le, se contenta-t-il d'ordonner.

Joanna, impatiente à présent, s'approcha de la table. Elle dut se forcer à se comporter en adulte responsable – elle était une mère de famille, que diable ! – pour ne pas arracher le papier à grands gestes. Ce fut donc avec délicatesse qu'elle entreprit de déballer son cadeau.

 

Dragan posa Tasia par terre. La petite s'installa avec son panier pour commencer à jouer avec son butin. L'ex-Ankou ne pouvait détacher son regard de Joanna. La lumière de ce matin d'avril faisait flamboyer sa chevelure rousse. Il regrettait parfois de ne plus pouvoir admirer son âme de lumière, si pure et lumineuse. En cet instant, il avait presque l'impression de pouvoir la voir. Il sourit intérieurement en la voyant défaire avec mille précautions l'emballage : telle qu'il connaissait sa petite tornade, elle devait mourir d'envie de tout déchirer !

Une grande boîte à bijoux en bois précieux apparut. Dragan retint son souffle tandis que Joanna soulevait le couvercle.

Est-ce que c'est... ?

Bouche bée, la jeune femme contemplait l'oeuf qui reposait sur un lit de satin, étincelant de tous ses feux.

Un œuf Fabergé, approuva Dragan.

Joanna le prit dans ses mains avec autant de précautions que si elle avait manipulé un nouveau-né. La coque était en vermeil incrusté de volutes de perles fines et de diamants. La perfection absolue, comme chaque œuvre d'art réalisée dans les ateliers du célèbre orfèvre russe.

Ouvre-le, suggéra Dragan d'une voix basse et rauque.

Chacun de ces œufs recelait une surprise, c'était là ce qui avait fait leur renommée, outre le luxe qu'ils incarnaient. Au fil du temps, Dragan n'avait jamais cessé de suivre ce qui se passait dans sa patrie d'origine, quand bien même plus rien ne l'y rattachait vraiment. Il était Russe, c'était ancré au plus profond de son âme. L'art, la musique, la littérature, tout ce qui avait un lien avec ses origines l'intéressait et le touchait. Il lui semblait naturel de partager ce morceau de lui avec la femme qu'il aimait. Une artiste capable d'apprécier la beauté de l'oeuvre, qui plus est. Joanna s'exécuta. À l'intérieur de l'oeuf se trouvait une statuette en or représentant trois femmes, bras tendus avec grâce.

Les trois Zorya, expliqua Dragan en réponse au regard interrogateur de Joanna. Les étoiles du matin, du berger et de minuit. Elles m'ont fait penser aux femmes de ta famille : gardiennes, magiciennes, belles et sages.

Joanna reposa avec des gestes emprunts de respect l'oeuf avant de venir se jeter dans les bras de son mari.

Je l'adore ! Pas parce qu'il est précieux et a dû te coûter les yeux de la tête, mais parce qu'il est tellement... toi.

Et toi.

Nous !

Leurs lèvres se joignirent pour un baiser passionné.

Quand je vais le montrer à Thaïs et Morgane, elles vont être vertes de jalousie ! s'exclama Joanna en sautillant comme une enfant, songeant à sa cousine antiquaire et à celle à l'oreille de laquelle les pierres et les minéraux chuchotaient leurs secrets.

Elles ont reçu le leur aussi. Elwyn s'est fait un plaisir de les dénicher, ces derniers mois, justement en prévision de ce jour.

Bon, cocolat ! lança soudain la petite voix de Tasia.

Baissant les yeux, ils découvrirent leur fille, la bouche barbouillée, un œuf en chocolat à moitié écrasé dans la main.

Elle aussi apprécie son œuf, commenta Joanna avec un petit rire.

 

Note : L'oeuf que je décris dans ce texte est une invention de ma part. Si vous souhaitez en savoir davantage sur les fameux oeufs Fabergé, je vous invite à découvrir cet article.