Je ferai tout pour toi...

 

 

azilisation 

 

Azilis y songeait depuis un bon moment. Et elle avait décidé que ce jour était parfait pour une petite vengeance de bon aloi. Kieran le faisait bien, tout au long de l'année, avec Anthony. À présent qu'elle avait développé ses talents pendant les projections astrales, elle devait à tout prix les mettre en pratique, pour ne pas perdre la main. Marzhin lui avait dit et redit combien il était important qu'elle s'entraîne.

— Que mijotes-tu ? s'enquit Albian.

— Moi ?

— Oui, toi. Je connais ce regard et ce petit sourire en coin. Tu mijotes quelque chose.

— C'est possible, admit-elle.

— Qui est la victime ? Qui a mérité de subir une azilisation ?

— Tifenn.

— L'ex de Joss ? se rappela Albian, qui ne faisait pas encore partie de la famille à l'époque où le cousin d'Azilis fréquentait la jeune femme.

— Tout à fait. Étant donné la façon dont elle l'a largué, elle mérite une petite leçon.

— Joss est-il au courant ?

— Bien sûr que non ! Il m'a expressément demandé de ne rien faire contre Tifenn. Tu le connais, il est trop gentil.

— À se demander parfois si vous partagez vraiment des gènes, se moqua Albian.

— Nos grands-mères sont sœurs, ce qui fait de nous des cousins éloignés. La gentillesse a dû se diluer un peu de mon côté.

— Donc, tu vas passer outre les souhaits de Joss.

— Je ne vais rien faire contre Tifenn. Je vais au contraire tout faire pour elle...

Le sourire rusé d'Azilis démentait la fausse bienveillance de ses propos.

 

 

Tifenn frétillait d'impatience : ce soir, elle avait rendez-vous avec Olivier, rencontré quelque temps auparavant. Et elle comptait bien que ce rendez-vous soit le prélude d'une histoire sérieuse. Elle avait sondé avec soin le passé familial du jeune homme : pas de grand-tante folle ou de cousines envahissantes. Pas d'animaux partout, pas d'artistes farfelus. Bref, une famille normale. Par ailleurs, Olivier avait une excellente situation – dentiste. Tifenn avait donc décidé qu'il était le candidat idéal pour espérer construire une relation durable.

Toute la journée, la jeune femme songea à sa tenue : elle avait une garde-robe bien fournie et hésitait sur la robe à porter. Car elle porterait une robe. Le choix était important, car il déterminerait celui des chaussures, des bijoux, de la coiffure, même. Tifenn aimait planifier, anticiper, elle trouvait rassurant d'avoir un cadre bien défini dans lequel évoluer. C'était ce qui l'avait tant dérangée, pendant sa relation avec Joss. Il y avait trop d'imprévus, liés à son métier d'infirmier, mais surtout à sa famille. Alors que Tifenn rêvait d'un week-end à Deauville, Joss l'emmenait au manoir Kergallen pour un repas de famille. Comme les membres étaient nombreux, il y avait toujours une raison ou une autre de réunir la tribu. Certes, elle finissait par l'avoir, son week-end à Deauville, mais ses désirs passaient toujours après la famille de Joss. Et que dire du nombre de projets annulés parce que monsieur acceptait de remplacer au pied levé une collègue absente ? Avec Olivier, rien de tel ne se produirait.

Tifenn se planta devant son armoire, examinant les robes. Elle en sélectionna finalement deux. Après s'être observée dans le miroir, les robes tenues l'une après l'autre devant elle, la jeune femme opta pour la bleue. Elle ferait ressortir celui de ses yeux. Une natte sur l'épaule, de discrets bijoux, des chaussures fines... Satisfaite du résultat, elle enfila son manteau et sortit de chez elle, toute guillerette. Le taxi l'attendait. Olivier la raccompagnerait. Oui, elle avait pensé à ce petit détail aussi...

Azilis ne put retenir un petit rire : elle avait entendu Tifenn expliquer à sa collègue, durant leur pause-déjeuner, à quel point Olivier était parfait. La façon dont elle parlait de son dentiste laissait davantage imaginer qu'elle s'apprêtait à acheter un meuble ou une paire de chaussures plutôt que vivre l'histoire d'amour de sa vie ! Les comparaisons établies avec Joss avaient également mis en colère la magicienne : qu'y avait-il de mal à aimer passer du temps avec sa famille, ou à vouloir rendre service ? C'était au contraire toutes ces qualités qui faisaient de son cousin un homme exceptionnel ! Elle n'avait jamais aimé Tifenn, mais ne pouvait que se réjouir qu'elle ait mis fin à sa relation avec Joss. Elle ne le méritait pas ! Par contre, elle méritait la petite leçon qu'Azilis comptait lui donner.

Azilis attendit sagement que Tifenn ait fini de régler le chauffeur. Alors, elle passa à la première offensive. Une petite bourrade magique envoya rouler sur le trottoir la pimpante jeune femme.

— Oh, c'est petit ! se moqua Albian, qui venait de se poster aux côtés de sa compagne.

— Chut ! On pourrait t'entendre !

— Aucun risque. Ils sont tous en train de piailler autour de la belle.

— Tu la trouves belle ?

Le regard qu'Azilis jeta au démon en aurait réfrigéré plus d'un. Albian se contenta de rire, pas impressionné pour deux sous.

— Elle l'est déjà moins que tout à l'heure, avec son genou écorché.

Azilis sourit, satisfaite : Tifenn avait déjà moins fière allure. Dépitée, la jeune femme tamponnait avec un mouchoir son genou, tout en tentant de reprendre contenance.

— J'ai tout fait pour, rappela Azilis.

Finalement, après avoir passé les mains dans ses cheveux pour les remettre en place et vérifié dans son miroir de poche si son maquillage avait tenu, Tifenn se dirigea vers le restaurant où elle avait rendez-vous avec Olivier. Elle avait planifié avec soin un retard de quelques minutes, afin de ne pas arriver la première. L'incident à la descente du taxi avait encore augmenté le retard de deux ou trois minutes.

Lorsqu'elle voulut ouvrir la porte du restaurant, celle-ci résista. Tifenn, sourcils froncés, poussa, puis tira, sans résultat.

— Joanna adorait faire ça aux indélicats, quand elle travaillait au Celtic, expliqua la magicienne en regardant sa victime s'énerver sur la poignée. Quand elle était décidée, elle lâchait la pression.

Azilis joignit le geste à la parole au moment où Tifenn poussait avec vigueur le battant. Celui-ci s'ouvrit si brusquement qu'elle manqua tomber à nouveau.

— Et donc, là, tu fais tout pour... quoi ? chuchota Albian en se glissant à la suite de Tifenn.

— Et bien, pour qu'elle fasse une entrée remarquée, comme elle le souhaitait tant !

Mortifiée, Tifenn constata qu'Olivier n'avait rien manqué de son entrée maladroite dans le restaurant. Qu'allait-il penser d'elle ? La soirée ne se passait pas du tout comme elle l'avait prévue ! S'efforçant de reprendre contenance, elle arbora un courageux petit sourire et se dirigea vers le jeune homme en boitillant légèrement. Elle en rajoutait, mais mieux valait miser sur le côté jeune femme en détresse pour effacer ses déboires.

— Que vous est-il arrivé ? s'exclama Olivier en venant à sa rencontre.

— Quelqu'un m'a bousculée et je suis tombée, avoua la jeune femme. Je suis navrée d'arriver en retard et dans un tel état...

Olivier s'empressa autour d'elle, lui assurant qu'elle était magnifique et que son retard n'avait pas d'importance. Galant, il lui tint la chaise sur laquelle elle prit place avant de retourner s'asseoir en face. Reprenant confiance, Tifenn lui sourit. Les choses sérieuses commençaient.

Ce fut un festival. Un verre renversé. Une fourchette qui tomba par terre. Une sonnerie de portable qui la fit sursauter.

— La musique de l'Exorciste comme sonnerie de portable ? releva Olivier.

— C'est de très mauvais goût, murmura Tifenn d'un air revêche.

Elle-même avait opté pour les Quatre saisons de Vivaldi. Chaque Saison rythmait son année à tour de rôle.

— Vous devriez répondre, remarqua Olivier, un sourcil haussé.

— Répondre ?

Tifenn écarquilla soudain les yeux : cette horrible sonnerie provenait de son sac. Comment était-ce possible ? Elle avait pourtant veillé à baisser le volume pour ne pas être dérangée. Et surtout, surtout... elle avait choisi depuis le 21 mars le Printemps, certainement pas cette horreur ! Fébrile, elle fouilla dans son petit sac de soirée, en extirpa son téléphone, dont l'écran affichait un numéro inconnu qui avait essayé de l'appeler plusieurs fois. Aux tables d'à côté, on la regardait avec désapprobation. Paniquée, Tifenn éteignit tout bonnement son portable.

— Je crois que mon amie Louise a voulu me jouer un vilain tour, fit-elle avec un sourire blême.

— Pauvre Louise, se moqua Azilis. Accusée à tort.

— Et donc là, tu as tout fait pour...

Pour mettre de l'ambiance dans ce dîner ennuyeux. Ça fonctionne, regarde !

Albian, dubitatif, observa Tifenn s'excuser et se lever pour se rendre aux toilettes.

— Rebondissements, mouvements sur scène, sortie de certains acteurs... J'ai bien retenu les leçons de mise en scène de Morgane.

Olivier avait sorti son portable, sur lequel il pianotait en vitesse, non sans jeter de fréquents coups d'oeil à la porte par laquelle Tifenn avait disparu. Albian et Azilis se penchèrent par-dessus son épaule pour lire son texto. Azilis pouffa : Olivier écrivait à un ami, exprimant ses doutes et son dépit. Tifenn était très différente de ce qu'il pensait et il commençait à se demander s'il avait envie de mener leur relation plus loin.

— Tu commences seulement ? Attends, mon petit Olivier, je vais lever tous tes doutes d'ici le dessert !

Dans les toilettes, Tifenn tâchait de reprendre contenance. Elle rafraîchit son maquillage, s'exerça à sourire. Joss disait souvent que c'était son sourire qui l'avait séduit. Penser à son ex ramena une ombre sur son visage. Elle se reprit bien vite, s'offrit un sourire éblouissant dans le miroir avant de retourner vers Olivier. Quelques rires accompagnèrent sa progression, mais elle n'y prêta aucune attention, fixée sur Olivier vers lequel elle avançait d'une démarche sexy.

— Vous avez... hum... du papier toilette accroché... sous votre talon.

Elle baissa les yeux sur ses pieds et découvrit le petit rectangle de papier toilette. Les larmes aux yeux, Tifenn s'assit et se débarrassa bien vite de l'objet du délit.

— Du grand art, souffla Albian, hilare.

— Et encore, j'ai été gentille, je n'ai pas coincé sa jupe dans sa culotte !

— Tout pour Tifenn, c'est le credo du jour.

— Là, j'ai tout fait pour montrer à Olivier avec quelle femme élégante il a la chance de partager ce dîner dans un restaurant étoilé. Il ne va pas regretter la note, je t'assure !

— Ma Furie machiavélique, sourit Albian.

— Je suis vraiment gentille : je n'ai pas mis de laxatif dans sa boisson ! se défendit Azilis d'un ton vertueux. Je me suis dit que le restaurateur ne méritait pas ça.

— Tu le réserves pour plus tard ? devina Albian.

— Tu me connais trop bien, Démon. Je n'en ai pas terminé avec Tifenn, je compte venir lui rendre visite régulièrement pour m'assurer que tout va bien pour elle.

Azilis subtilisa un couteau avec lequel elle entreprit de cisailler le talon de Tifenn. Ce n'était pas chose aisée, et elle entendit le petit rire d'Albian qui la regardait oeuvrer.

— Quand je dis que je fais tout pour Tifenn, je suis même à ses pieds !

Alors qu'Olivier aidait Tifenn à enfiler son manteau, le talon céda. La jeune femme vacilla, voulut se raccrocher. Plus tard, elle jura que c'était comme si quelqu'un l'avait poussée, comme à la descente du taxi. Toujours est-il qu'elle tomba sur la table, dans un grand fracas de vaisselle.

— Albian, je t'aime ! lança Azilis en éclatant de rire. Tu me traites de Furie machiavélique, mais tu n'es pas en reste !

Ils quittèrent le restaurant à la suite du couple. Olivier avait appelé un taxi pour raccompagner une Tifenn défaite, qui ne tentait même plus de sauver la soirée. Elle n'avait plus qu'une hâte, à présent, rentrer se terrer chez elle.

— J'aime bien Joss, répondit le démon. Si cette garce l'a largué comme un malpropre, elle ne mérite pas mieux.

— Nous formons un duo de choc.

— Bien sûr, pas un mot à Joss, j'imagine.

— Bien sûr que non. Il trouverait encore à redire, gentil comme il est. Même si nous avons tout fait pour Tifenn.

— Dommage, soupira Albian. J'aurais bien aimé raconter nos exploits à quelqu'un.

— Kieran attend le récit avec impatience...