Les coquelicots de sang, de Rose Morvan

 

 

Je ne vais pas mentir, de prime abord, le titre et la couverture ne m’avaient pas interpellée, à la sortie du roman. Mais j’ai découvert la plume de Rose Morvan grâce à ses nouvelles Le Rocher des baisers, et nous échangeons de temps en temps sur le groupe que j’administre, Auteurs de romance francophone et leurs lecteurs. J’ai donc profité du mois des Indés sur Amazon pour regarder de plus près ce titre, et le résumé m’a vraiment donné envie.

« Si j’ai entrepris d’écrire à partir de maintenant ce journal, c’est pour témoigner de notre difficulté à nous insérer dans ce monde d’hommes, surtout dans le domaine de la médecine où la méfiance à l’égard de notre sexe est tenace. Nos cerveaux, paraît-il, sont inaptes à concevoir la chose médicale. Ce présupposé nous maintient dans l’infériorité intellectuelle et nous enferme dans le gouffre de l’impossible crédibilité. Les plus virulents de nos adversaires y voient une altération, une aberration même de la nature, démontrant de manière tout à fait scientifique l’incompatibilité irréfragable d’être femme et médecin à la fois ! […]
Certains confrères et mes parents ne comprennent pas mon choix. « C’est trop dur pour une femme ! » Les infirmières y sont bien, elles ! Pourquoi pas moi ? J’ai le cœur bien accroché. J’ai conscience que je devrai m’imposer dans les hôpitaux militaires pour être crédible. Cela m’est égal, j’ai le sang vif et la détermination qui l’accompagne. Je ne laisserai personne me dicter ma conduite. C’est ma façon de remplir mon devoir de femme, de citoyenne et de médecin. »

Dans une profession exercée exclusivement par des hommes, elle a réussi à s’imposer et à devenir la meilleure dans sa spécialité.

Dans un début de siècle engoncé dans un carcan moral, social et religieux, elle a assumé qui elle était et ce qu’elle était.

 Dans une société qui ne permettait pas aux femmes de vivre leurs passions amoureuses, elle a vécu les siennes en dépit de tout et de tous.

À une époque marquée par le patriarcat, elle a osé être une femme libre. Tout simplement.

Voici l’histoire du docteur Albertine Régnier, femme exceptionnelle et pourtant méconnue dont l’Histoire n’a pas retenu le nom. Il est temps de lui rendre hommage
.

 

coquelicots de sang

 

Un livre prenant et bouleversant à plus d’un titre. D’abord, il y a le contexte historique : en pleine guerre mondiale, Albertine décide de suivre les traces de son idole, Marie Curie, et de se rendre au plus près du front pour exercer ses talents de chirurgienne. Elle sait que ce sera dur moralement, elle sait aussi qu’elle se heurtera à l’hostilité et au mépris de ses confrères, mais elle a l’habitude : entre ses études et l’hôpital où elle travaille déjà à reconstruire les visages des soldats, Albertine sait qu’aux yeux des hommes, elle n’est pas à sa place. Et elle s’en moque, elle suit sa voie, sa vocation, revendique son droit à la différence et ne renie pas son talent. Nous la suivons à travers son journal, tenu aussi scrupuleusement que possible, et nous découvrons le quotidien de cet hôpital de fortune dans lequel elle opère chaque jour les soldats blessés. Parce qu’Albertine ne conçoit pas de n’être qu’un « réparateur de corps cassés », elle prête aussi une oreille attentive à ces hommes, et retranscrit leurs récits de la vie du front, de leur sentiment de lassitude, d’écoeurement, de n’être que de la chair à canon dans un combat qu’ils ne comprennent plus. Cette humanité, on la lui reproche aussi, car c’est une preuve supplémentaire de sa faiblesse de femme, aux yeux de beaucoup. À travers ce journal, le lecteur suit ainsi plus d’un an de conflit, avec des moments intenses lorsque les combats se rapprochent. Et puis il y a l’après : le retour à la vie civile, pour cette femme qui se sentait déjà tellement en décalage, mais aussi pour les soldats. Ceux qui sont défigurés, cassés, abîmés, mutilés, et dont la population se détourne, qui ne retrouvent pas leur place dans une société à laquelle ils ont tout donné. Ceux qui extérieurement n’ont pas gardé de séquelles, mais qui ne seront plus jamais les mêmes.  Seuls des gens comme Albertine peuvent les comprendre.

C’est aussi le récit d’une vie de passions : passion pour la médecine, la chirurgie, mais aussi passion amoureuse et passion pour la vie. Albertine est un personnage étonnemment moderne pour son époque, avec des convictions et des prises de décisions qui choquent, surtout qu’elle les assume. Sa ténacité lui vaut bon nombre d’inimitiés, l’incompréhension de sa mère, mais aussi de belles rencontres, de beaux hommages aussi de ceux qui ont l’honnêteté de reconnaître son talent. Un siècle plus tard, alors qu’il est encore difficile pour les femmes de s’imposer dans bien des domaines, on ressent d’autant plus l’anachronisme de ce personnage et la force qu’il lui a fallu pour oser contrer les traditions.

Le tout est porté par une écriture à la fois soignée et riche, parfois un peu grandiloquente mais qui exalte les émotions du moment décrit.