Halloween chez les Kergallen (2)

 

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Morgane, concentrée, comptait les gouttes qui tombaient, une à une, dans le petit chaudron. Elle avait investi l'une des pièces du manoir familial afin de mener une nouvelle expérience. L'avantage était qu'elle n'avait pas à se préoccuper des réactions des voisins aux éventuelles explosions ou fumées qui pouvaient résulter de certains tests. Elle disposait aussi de tout le matériel nécessaire. Sur l'une des étagères se trouvait même un pot étiqueté « yeux de grenouilles », cadeau de Corentin, qui avait dépensé une partie de son argent de poche pour acheter des peluches de grenouilles et leur arracher les yeux... Il avait dix ans à l'époque, et les réactions des magiciennes de la famille l'avaient ravi. Le présent était donc pieusement conservé, et depuis lors, chaque année, le garçon sacrifiait une partie de ses économies pour renouveler la blague : pattes d'araignées, langues de serpents, son imagination s'activait à l'approche d'Halloween pour alimenter les clichés sur les sorcières.

Elwyn entra dans la pièce, mais se garda bien de manifester sa présence, au risque de distraire l'artiste dans l'exercice de son futur chef d'oeuvre. Par le passé, il s'y était risqué et avait à cette occasion découvert une facette de la personnalité de sa compagne qu'il n'aurait jamais soupçonnée... et dont il préférait ne plus jamais avoir à faire les frais ! Il avait compris alors pourquoi Morgane s'entendait si bien avec les louves de Chânais. Elle n'avait rien à leur envier, pas plus qu'à sa sœur, Azilis. En vérité, entre Azilis et Morgane, Elwyn estimait que Morgane était la plus dangereuse : il avait vu en direct la plus aimable des magiciennes se transformer en furie, et l'expérience s'était gravée dans sa mémoire ! La magie était chose sérieuse, ce dont il n'avait jamais douté, mais apparemment, arriver en catimini dans le dos d'une sorcière en train de touiller une étrange mixture pour venir brandir sous son nez une statuette antique coûtant les yeux de la tête était un crime passible des pires représailles. Il avait fallu de longues minutes avant que la jeune femme cesse de l'invectiver et de menacer de lui lancer des sortilèges parmi les plus effrayants de sa panoplie. Encore plusieurs s'étaient écoulées, durant lesquelles Morgane avait jeté sa potion ratée – à cause de lui, bien sûr – en ronchonnant. Et quelques-unes supplémentaires pour qu'elle prête attention à la statuette, représentant la déesse égyptienne Bastet. Ses yeux bleu foncé s'étaient – enfin – illuminés. Ce qui ne l'avait pas empêchée de chapitrer encore longuement son compagnon, qui avait subi le sermon en silence, attendant que la tempête passe.

Elwyn attendit donc que la magicienne ait refermé son flacon pour signaler discrètement sa présence.

Tu peux entrer, je ne vais pas te transformer en crapaud.

Sait-on jamais...

Ça a déjà été fait avec Joss1, ce n'est plus drôle. Enfin, si, mais plus autant.

Pauvre Joss, je le plains, seul homme au milieu de la bande de Chipies.

Tu ne le plains pas d'avoir été transformé en crapaud ? s'étonna Morgane.

Pas plus que Corentin ou Titouan quand ils sont changés en ânes. J'imagine qu'il l'avait mérité.

La solidarité masculine m'étonnera toujours, s'esclaffa la jeune femme.

Je n'ai pas envie de finir transformé en araignée.

C'est une bonne idée, ça, je ne l'ai jamais tenté.

Songeuse, Morgane parut réfléchir très sérieusement au sujet.

Aymeric ferait une ravissante araignée, glissa Elwyn d'un air innocent.

Morgane se mit à rire.

Je suis la Suisse, débrouille-toi avec Aymeric.

Merci pour le soutien, fit mine de se vexer Elwyn.

Ça s'appelle de la sagesse. Tu en manques cruellement, malgré ton grand âge.

C'est parce que tu es si sage que tu persistes à vouloir léviter sur un balai le 31 octobre ? s'enquit le loup, ironique.

Comment as-tu deviné ?

Nous sommes la veille d'Halloween, et tu n'es pas une adepte du ménage au point de faire une telle collection de balais, ajouta-t-il en désignant lesdits balais qui attendaient dans un coin que la magicienne s'occupe d'eux.

J'envie Joanna, soupira Morgane. C'est mon rêve, depuis toute petite, de voler une nuit d'Halloween sur un balai, avec ma cape et mon chapeau pointu. C'est stupide, je sais, mais que veux-tu, on a tous des rêves un peu fous, non ?

J'en ai des tas, affirma Elwyn avec un clin d'oeil. L'un d'eux implique une cape, un chapeau pointu et toi.

Rien d'autre ?

Juste une cape et un chapeau pointu. Et toi.

La jeune femme sourit.

Qu'as-tu prévu, cette année, pour réaliser ton rêve ? reprit Elwyn.

Une potion pour ensorceler les balais.

Morgane désigna le chaudron.

Jusqu'à présent, je cherchais un moyen pour me faire léviter, moi. Ça a toujours fini en échec.

C'était le moins que l'on pouvait dire ! L'année précédente, Elwyn avait failli mourir de frayeur en voyant sa compagne faire le grand huit dans les airs sans pouvoir contrôler ses trajectoires. Il avait fallu l'intervention conjuguée de Joanna et Athénaïs pour la ramener sur terre en un seul morceau, le teint verdâtre après toutes ces cabrioles incontrôlées.  Et les récits que lui avaient faits les membres de la tribu au sujet des expériences qui jalonnaient la jeunesse de Morgane avaient achevé de le sidérer. D'un autre côté, l'énergie que mettait la jeune femme à réaliser ce rêve lui plaisait et l'attendrissait. Elwyn estimait que l'on devait toujours se donner les moyens de ses ambitions, et visiblement Morgane ne lésinait pas.

Je crois que je préfère que tu n'ingères rien, avoua Elwyn.

Moi aussi, s'amusa la magicienne, je t'assure que l'expérience de l'an dernier m'a vaccinée pour un moment.

Elwyn réprima une grimace en constatant que la jeune femme n'excluait pas de recommencer . Un jour. Probablement pas si lointain. S'emparant d'un pulvérisateur, elle le remplit de sa potion avant de se tourner d'un air  résolu vers les balais.

Non, pitié, ne nous fais pas de mal ! piaillèrent ces derniers.

Elwyn ! maugréa la jeune femme, se retenant à grand-peine de rire devant cette démonstration de ventriloquie.

Si j'étais un balai, au vu des expériences passées, j'aurais très peur, argua le loup avec un grand sourire. Je t'assure, tu as l'air parfaitement effrayant !

Elle leva les yeux au ciel avant d'asperger consciencieusement sa première victime. Quelques secondes s'écoulèrent. Enfin, un frémissement parcourut le balai.

Ça fonctionne ! se réjouit la magicienne.

Brusquement, le balai décolla comme une fusée et vint heurter violemment le plafond. Où il resta collé.

Ouille ! J'ai mal à la tête ! gémit le cobaye grâce au talent du loup.

Morgane fit la moue. Pour la deuxième tentative, elle diminua la quantité de potion vaporisée. Dubitatif, Elwyn garda le silence lorsque le balai rejoignit le premier. Les blagues les plus drôles étaient généralement les plus courtes. Certes, avec Aymeric, il ne désarmait pas, depuis des siècles qu'il le provoquait, mais les foudres d'Aymeric étaient préférables à celles d'une sorcière en colère. Bientôt, en dépit des doses de moins en moins importantes, tous les balais se retrouvèrent suspendus au plafond, au grand dam de la magicienne.

Ô balai, suspends ton vol2 ! clama Sophie en entrant.

C'est ma réplique, ça, fit Elwyn, amusé.

Les yeux pétillants de malice de la vieille dame croisèrent ceux du loup. Elwyn adorait la grand-mère de Morgane. Lors des repas de famille qu'affectionnaient tant les Kergallen, ils faisaient souvent assaut de bons mots, Morgane, Sophie et lui. Sous ses airs un tantinet excentriques, Sophie était un puits de science. Morgane avait de qui tenir !

À défaut de léviter, cette potion pourrait nous être utile pour traquer les toiles d'araignées qui ont tendance à se tisser aux endroits les plus inaccessibles, reprit Sophie. Après le robot-aspirateur, voici le temps du balai autonome. Une invention révolutionnaire, à mon avis.

Grand-mère, ronchonna Morgane.

Crois-tu que tu pourrais appliquer ça aux outils pour la peinture ? reprit Sophie. Nous envisageons justement de refaire les plafonds du rez-de-chaussée.

Morgane évalua du regard le résultat de son expérience.

J'imagine que je pourrais améliorer le concept, fit-elle avec humour.

L'un des balais heurta soudain le sol. Celui sur lequel elle avait à peine déposé une goutte de potion. L'un après l'autre, les autres finirent par retomber. Sauf le tout premier cobaye. Au bout de deux heures, ils se lassèrent de guetter son retour sur terre, même si deviser autour d'un thé était fort plaisant, et appelèrent Lili pour prendre le relais. L'ancienne fée, armée de divers chronomètres et sabliers, s'installa confortablement.

 

 

Dans la voiture les ramenant à l'appartement de Morgane, la jeune femme observa un silence empli de concentration. Elwyn savait qu'elle cherchait comment modifier la formule, à la fois pour répondre au défi de Sophie, et bien sûr pour réussir enfin à réaliser son rêve. Il ne chercha pas à engager la conversation et baissa même le volume de la radio qui diffusait des morceaux d'opérettes dans la voiture.

Emmène-moi au manoir de Chânais, lança soudain Morgane.

Tu as changé d'avis à propos d'Aymeric et de l'araignée ?

Non, idiot, sourit la jeune femme.  Je voudrais tester la potion sur un humain.

Aymeric scotché au plafond... L'image me plaît.

J'ai dit un humain, souligna Morgane.

Un lent sourire étira les lèvres d'Elwyn.

Je suis sûr que Charles sera ravi de servir de cobaye...

 

PS : Aux dernières nouvelles, le balai est toujours suspendu au plafond. Lili a fini par se lasser. Quant à Charles... Ceci est une autre histoire....

1Voir Les Kergallen-3,5 : Nouvelles « Halloween chez les Kergallen » ou ici

2Très librement inspiré d'un vers célèbre de Lamartine « Ô temps ! Suspends ton vol »

 

Elwyn et Morgane :

Des gammes et des arpèges