Petites mères

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Mammig avait une fois de plus disparu. C'était un rituel auquel Cassandre et Aidan Kergallen étaient accoutumés, après tant d'années : la chatte gris tigré disparaissait quelques jours puis revenait, accompagnée d'un petit. Cela n'aurait rien eu d'extraordinaire si le petit en question avait été le sien, ou tout du moins de son espèce. Mais non. Mammig, avec un instinct infaillible, dénichait toujours un orphelin d'une autre espèce. Une habitude qui lui avait valu le surnom de Mammig – petite mère, en breton. Mammig avait ainsi adopté un lapereau, un poussin, quelques rongeurs, même. Et bien sûr, il était hors de question de refuser d'accueillir les nouveaux venus : leur fille Sélène, autoproclamée « amie des animaux en détresse », se faisait un devoir de leur ménager un espace dans la remise au fond du jardin. Elle l'avait réquisitionnée trois ans plus tôt, à l'âge de dix ans, lorsque Cassandre avait décrété qu'elle ne laisserait pas entrer dans la maison le putois que la fillette venait de trouver. Bref, Mammig était devenue une redoutable partenaire de Sélène, et la remise ne serait bientôt plus assez grande. Résignée, Cassandre attendait donc le retour de la fugueuse, se demandant quelle créature allait venir rejoindre le zoo qui prospérait au domicile familial. Elle avait tout de même réussi à préserver une bonne partie du terrain, ce qui permettait encore au couple de profiter de la piscine récemment creusée.

— Dix euros qu'il y aura des plumes, lança son neveu Josselin, venu lui aussi se prélasser au bord de la piscine.

— Quinze euros pour des poils, rétorqua Azilis.

Cassandre, étendue sur un transat, sourit et tendit le bras vers son mari, allongé à côté d'elle.  Avec un soupir, ce dernier se redressa, attrapa son portefeuille, et en sortit un billet de dix euros qu'il mit dans la paume de la jeune femme.

— Depuis le temps, chéri, tu devrais savoir que si Joss dit blanc, Azilis dit noir, et inversement, nargua Cassandre.

— Vous avez parié sur nous ? s'indigna Azilis.

— Je demande une commission, décréta Joss. Dix pour cent.

— Idem, renchérit sa cousine.

Aidan tendit le bras. Cassandre lui rendit son billet.

— J'avais parié que vous arriveriez à vous mettre d'accord sur une chose au moins dans la journée, expliqua Aidan avec un sourire satisfait. Votre tante n'y croyait pas. Elle a une très mauvaise opinion de vous, comme vous pouvez le constater.

— Tante Cass, franchement..., bougonna Azilis.

— La confiance règne, ça fait plaisir, ajouta Joss. Mais je veux toujours une commission. Sur les deux paris, bien sûr. Par ici la monnaie.

— Et on dit que les femmes sont vénales, ricana sa cousine.

Ils reprirent leurs chamailleries, sous le regard blasé de Cassandre et Aidan. C'était ainsi depuis leur naissance : nés le même jour, Joss et Azilis s'entendaient comme chien et chat. Ils s'adoraient, en vérité, et quiconque s'attaquait à l'un devait s'attendre à voir débarquer l'autre pour le défendre. Mais c'était plus fort qu'eux : il fallait qu'ils s'asticotent sur tout et rien. Leur manie de se lancer des défis ou de parier amusait toute la famille... qui s'y mettait aussi.

— Je croyais qu'à vingt ans, on était adulte, fit remarquer Aidan.

Sélène, qui assistait à la scène en silence, gardant un œil sur son petit frère de six ans en train de jouer avec un adorable chevreau, se leva. Son attention avait été détournée des facéties de ses parents par un appel mental qu'elle attendait depuis plusieurs heures déjà.

— Mammig m'appelle, lança l'adolescente.

— Dix euros pour un écureuil, fit Joss.

— Tu avais parié sur des plumes ! protesta Azilis.

Sélène n'entendit pas la suite de leur « dispution » – Az et Joss ne se disputaient pas vraiment, mais on ne pouvait pas dire non plus qu'ils discutaient, aussi avait-elle inventé le terme dispution. Toute son attention était tendue vers Mammig et sa trouvaille.

La détresse de Mammig était poignante : elle tourna autour de la jeune fille en miaulant, ses pensées fusant en désordre. Il n'y avait aucun petit, à plumes ou à poils, à ses côtés, situation inhabituelle qui alerta Sélène, d'autant plus qu'elle n'arrivait pas à saisir avec précision ce qui se passait, tant la chatte était agitée. Mais le sentiment d'urgence prévalait. Sans plus attendre, l'adolescente quitta le jardin et s'engagea sur la chaussée bordée d'herbe. Bientôt, elles quittèrent le hameau où vivait la petite famille et bifurquèrent sur un chemin qui sinuait entre un pré, où paissaient quelques vaches, et un bois. Mammig trottait sans faillir, esquivant souplement les ornières du sentier, qu'elles finirent par délaisser pour entrer dans le sous-bois.

Sélène n'était pas inquiète : elle ne craignait pas de se perdre, le taillis étant petit. Par ailleurs, elle savait qu'elle ne risquait rien, les animaux veillant sur elle, prêts à courir à sa demande alerter ses parents en cas de soucis. Alors que l'adolescente s'enfonçait dans la fraîcheur du boqueteau, elle intercepta des bribes de pensées émises par deux esprits animaliers. C'était léger, aussi insaisissable et fragile que des bulles de savon, et sans Mammig qui avançait avec assurance, la jeune fille aurait eu bien du mal à en trouver la provenance. Elle fit confiance à la chatte et la suivit. Elles arrivèrent près d'une sorte de décharge sauvage qui fit grincer des dents à Sélène. Au milieu du bric-à-brac, elle percevait distinctement la présence de jeunes esprits. Douleur. Peur. Courage. Sélène fut émue que de si jeunes animaux puissent éprouver des émotions si vives quand leur vie n'aurait dû être que douceur, jeux et chaleur. Le chiot et le renardeau qui se trouvaient là, blottis l'un contre l'autre, n'avaient pourtant que très peu de souvenirs de moments tendres et sécurisants. Ils avaient été arrachés brutalement à leurs mères, dans des circonstances trop floues pour que Sélène comprenne comment. Une seule chose était sûre : ils ne devaient leur survie qu'à leur amitié insolite. Le destin avait réuni ces deux pauvres bêtes perdues et blessées. Le chiot était né borgne et il fixait de son œil valide les nouvelles venues, grondant sourdement. Courage. Le renardeau, dont une patte offrait un bien triste aspect, arrivait à peine à soulever les paupières. Douleur.

— Mes pauvres chéris, murmura Sélène en s'accroupissant devant eux, les larmes aux yeux.

Mammig vint se couler contre les deux corps trop maigres et gratifia les petits de coups de langues apaisants. Sélène, connectée à leurs esprits, leur envoya des ondes rassurantes. Peu à peu, le chiot cessa de gronder, fermant à demi son œil unique pour se laisser aller contre Mammig. La peur s'éloigna, les laissant épuisés. Avec d'infinies précautions, la jeune magicienne souleva le renardeau, qu'elle cala contre elle avant de se pencher pour ramasser le chiot, qui l'implorait du regard de ne pas l'abandonner, sans son compagnon, dans ce lieu si grand et hostile.

— Vous ne serez plus jamais seuls, leur assura Sélène, prenant le chemin du retour, escortée par une Mammig heureuse.

 

 

Quelques jours plus tard

 

 

Josselin regarda le renardeau, qui avançait sur ses trois pattes valides. Il avait fallu l'amputer, au grand désespoir de Sélène, mais le petit animal semblait avoir surmonté cette perte.

— Un beau duo d'éclopés, commenta d'un ton attendri le jeune homme en voyant le chiot borgne qui rejoignait son compagnon roux, l'assurant de son soutien tandis que le renardeau clopinait obstinément vers Mammig.

Leur maman féline veillait sur eux avec le sérieux et la bienveillance qui la caractérisaient, et ils s'étaient vite intégrés à la ménagerie de Sélène.

— Dix euros pour Rox et Rouky1, lança Azilis.

— Quinze euros pour Pirate et Trois-Pattes.

Le sourire rusé de son cousin mit la jeune fille sur le qui-vive.

— Toi, tu as eu des infos, grommela-t-elle.

— Corentin n'a pas résisté à l'appel du paquet de bonbons.

Joss, satisfait de lui-même, tendit la main. La corruption n'était pas interdite par les règles de leur petit jeu, et il ne s'était pas privé d'en profiter.

— Par ici la monnaie.

Sélène, qui était arrivée derrière eux sans qu'ils la remarquent, s'empara des billets.

— Il faut justement que j'achète des jouets pour ces deux pauvres petits qui ont été privés de tout pendant si longtemps, fit-elle avec un sourire angélique. Merci pour eux.

Az et Joss échangèrent un regard résigné et retournèrent piquer une tête dans la piscine. Pirate et Trois-Pattes, ayant aperçu leur sauveuse humaine, vinrent à sa rencontre. Bonheur. Confiance. Affection. Sélène sourit en recevant leurs pensées et les enveloppa dans une bulle d'amour.

1Rox et Rouky : dessin animé de Disney dans lequel un chiot et un renardeau se lient d'amitié en dépit de tout ce qui les sépare.

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