La Brodeuse

Petite fanfiction, pour faire suite au texte de la newsletter d'Ysaline Fearfaol il y a quelques jours :

Charles, qui s'est blessé au pied, n'a pas le temps de se réjouir à l'idée de se retrouver incapable de travailler. Blodwyn, comme toujours, pallie ce léger inconvénient en lui trouvant une nouvelle occupation : broder des tabliers aux noms des loups de la meute...

 

Et comme aujourd'hui, c'est la Saint Charles... j'ai décidé de lui faire sa fête !

(Rappelons que Charles est un personnage très antipathique, pas question de le prendre en pitié)

 

Charles contempla le tas de tabliers. De la broderie... Combien de fois avait-il vu les couturières, aiguille à la main, venir rectifier tel ou tel détail sur une des tenues qu'il portait pour les défilés ? De nombreuses fois. Mais il n'avait jamais prêté attention à elles, agenouillées devant lui, telles des servantes devant leur prince. Par la force des choses, depuis qu'il était soumis à la meute, il avait appris à recoudre un bouton par-ci, à faire un ourlet par-là, mais broder... L'image d'un Charles en robe à cerceaux et corset, penché sur son tambour à broderie, lui traversa l'esprit. Pourvu qu'une telle idée ne vienne pas aux filles de la meute !

La mort dans l'âme, il se secoua : « pour avant-hier » avait dit Blodwyn. Si son enfer personnel le découvrait en train de lambiner, elle trouverait le moyen de le lui faire encore plus regretter. Il ne savait pas broder. Il devait apprendre. Vite.

Péniblement, Charles claudiqua jusqu'à la porte, espérant intercepter Anthony. Une humiliation de plus : s'il voulait se renseigner, trouver des tutos, il devait se rendre sur internet. Chose qui lui était interdite, sauf sous la surveillance de ce de Chânais. Les hackers de la meute avaient même poussé la malice jusqu'à installer le contrôle parental sur l'ordinateur autorisé à l'ex-mannequin, et ne s'étaient pas privé de le clamer haut et fort. Si Anthony était déjà redescendu, il devrait utiliser l'interphone pour l'appeler. Si ce dernier décidait qu'il avait autre chose de plus urgent à faire pour le service de la meute, Charles devrait trouver une autre solution. Il en frémissait d'avance.

Blodwyn apparut au détour du couloir, et Charles crut qu'il allait s'évanouir. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il ait déjà brodé les tabliers, n'est-ce pas ?

Ah Charles, comme je suis gentille, je t'ai apporté de quoi t'aider.

Elle lui lança deux objets qu'il eut le plus grand mal à intercepter. Le cœur battant, l'ex-mannequin décrypta ce qui était écrit dessus. Un livre,   La broderie pour les Nuls  et un kit de loisirs créatifs J'apprends à broder, sur lequel figurait la mention « 3- 6 ans ».

Je te conseille de bien t'appliquer sur celui de mon loup, mon petit Charles, sinon je devrai te donner un cours particulier de broderie.

Le sourire féroce de Blod en disant long sur le type de cours particulier auquel elle pensait. Ce ne serait pas agréable pour l'élève.

Oui, mademoiselle de Chânais, murmura Charles, se demandant si elle savait vraiment broder.

Certes, Blodwyn de Chânais était née des siècles plus tôt, mais il ne l'imaginait pas avec une aiguille à la main. Ou alors, une très grosse aiguille nommée épée. Il déglutit.

J'ai bien connu Mary Shelley, reprit son enfer personnel.

Charles eut un bug. Mary Shelley ?

L'auteur de Frankenstein, pauvre ignare, soupira Blod. Si tu rates un seul de ces tabliers, je me chargerai de te taillader et de te recoudre, et tu pourras postuler pour la prochaine adaptation ciné de l'histoire, dans le rôle de la créature. Ils feront des économies royales de maquillage !

Charles se sentit blêmir, hocha la tête pour signifier qu'il avait bien compris, et fit demi-tour, serrant précieusement les deux livres contre son cœur. Son visage séduisant était tout ce qu'il lui restait à présent, même s'il ne faisait pas le poids face aux mâles de la meute.

 Il lut attentivement le livre puis les instructions du kit, scrutant les images qui illustraient les explications. Allons, ce n'était peut-être pas si difficile après tout.

Mon petit Charles, j'ai pensé que tu aurais besoin d'une source d'inspiration, lança la voix joyeuse d'Ailis.

Elle était entrée sans frapper, un paquet dans les bras. Parfois, Charles se demandait pourquoi on avait laissé la porte, vu que personne ne respectait son intimité.

Tiens, pour l'amour de l'art et des choses bien faites, fit la louve en lui tendant le paquet.

Charles le déballa et s'appliqua à conserver un masque impassible devant la reproduction du tableau de Simm, La Brodeuse.

Tu pourrais l'accrocher là, face à toi, pour te donner du cœur à l'ouvrage, suggéra encore la louve rousse.

Charles ne se laissa pas tromper par son visage faussement bienveillant. Il savait qu'elle n'avait pas oublié ce qu'il avait infligé à son compagnon, Aloys. L'éclat dur de ses yeux fixés sur lui, guettant la moindre de ses réactions, ne laissait aucun doute.

Merci, mademoiselle de Chânais, murmura-t-il d'un ton humble en baissant les yeux.

Allez, au travail, hop ! Et ne rate pas le tablier de mon loup, surtout.

Et elle repartit en claquant la porte derrière elle.

Avec un soupir, Charles se pencha sur le panier rempli de tabliers, au fond duquel se trouvait tout le matériel nécessaire. Il observa d'un air méfiant le tambour à broder, le crochet, les aiguilles, les fils... Il allit se faire la main avec le kit créatif, avant de passer aux choses sérieuses. Mieux valait commencer par ceux des mâles non unis, pour ne pas s'attirer les foudres des louves si sa maladresse était trop flagrante. Qui avait le prénom le plus court, dans la meute ?

 

 

De nombreuses heures plus tard, le dos aussi douloureux que son pied qui l'élançait, les doigts en compote à force de se piquer, Charles se redressa. Il contempla son ouvrage. Si cela n'avait tenu qu'à lui, il se serait déclaré satisfait du résultat : pour un débutant, il s'était plutôt bien débrouillé. Mais il savait que « satisfaisant » n'était pas un mot acceptable dans le vocabulaire de la meute, surtout lorsqu'il s'agissait de son travail. Il avait passé deux fois plus de temps sur les tabliers d'Aymeric, Faolan, Ciaran et Aloys, ne souhaitant pas contrarier les louves. L'ex-mannequin n'avait même pas songé à se moquer des loups qui porteraient tôt ou tard son œuvre. Mieux valait le tablier à fleurs que le maquillage de la créature de Frankenstein. Pour un peu, il aurait presque souhaité en avoir un, de tablier à fleurs. Ce serait toujours mieux que les strings avilissants et les bas résilles que Blod lui faisait porter parfois...

Comme si elle était dotée d'un radar l'informant de tous ses faits et gestes, Blod entra quelques instants plus tard, sans frapper, bien sûr. Les autres louves la suivaient. « Sa chambre » n'était précédée du déterminant possessif que dans son esprit à lui. Mais c'était mieux que la niche, ou le cachot dans les sous-sols...

Voyons un peu le résultat, mon petit Charles, susurra son enfer personnel.

Les filles s'emparèrent des tissus, les comparèrent, critiquèrent, pointèrent tout ce qui n'allait pas.

Tu as fait une faute, Charles, soupira Ailis d'un air faussement navré.

Charles suivit l'index pointé sur l'une des broderies laborieusement réalisées. Finian... il avait écrit Finian. Au lieu de Finnian. Charles rentra la tête dans les épaules.

Où est le tablier d'Alaric ? reprit Eryn.

Charles, désespéré, fouilla fébrilement dans le panier, à la recherche de ce tablier précis. Il ne se rappelait pas l'avoir brodé, mais il avait passé tant de temps à broder lettre après lettre...

Kerwan est un sacré veinard : il a droit à deux tabliers, s'enthousiasma Ailis en brandissant lesdits tabliers. Que doit-on en déduire ?

Que Charles l'aime plus que les autres ? demanda innocemment Eryn. Ou alors, c'est le contraire ?

Au bord du malaise, Charles attendait le verdict qui n'allait plus guère tarder à s'abattre sur lui.

Charles, petit Charles, qu'allons-nous faire de toi ? soupira Blod, en jouant avec une dague qu'elle venait de sortir.

Je pense qu'il a besoin de cours supplémentaires, suggéra Yseult.

L'intéressé déglutit péniblement. La dague l'hypnotisait.

Au moins, celui de Faolan n'est pas trop raté, fit Blod en rengainant l'arme, une petite moue sur les lèvres. Pour la peine, mon petit Charles, vu que tu sembles aimer la broderie par-dessus tout, je vais te donner tous les costumes du Midnight à broder.

Même s'il n'avait bien sûr jamais dit qu'il aimait broder – loin, très loin de là ! – Charles s'empressa d'approuver avec enthousiasme : c'était toujours mieux que de servir de support à la louve !

 

 

Trois jours plus tard, l'ex-mannequin contempla ses œuvres. Il s'était vraiment amélioré.

Un peu de lecture pour te détendre, Charles ? lança Anthony en entrant dans son moulin – pardon, sa chambre.

Charles regarda les magazines que tenait le jeune homme. Un sombre pressentiment se fit jour en lui. On ne lui apportait jamais de lecture, sauf bien sûr pour rire de lui. Et quand il s'agissait de magazines people, il craignait toujours le pire. Avec raison. Quelqu'un, très obligeamment, avait marqué certaines pages. Charles réprima un hoquet de stupeur en découvrant des photos de lui, penché sur ses broderies, la langue pointant tant il était concentré. La Brodeuse apparaissait clairement en arrière-plan. Il n'avait même pas remarqué que quelqu'un le prenait en photo... Le titre qui accompagnait la photo acheva de le déprimer :

« Charles Saint-Eve : il n'a pas totalement quitté le monde de la haute couture ».

 

la Brodeuse

 

 

Et pour info, juste comme ça : Blodwyn sait effectivement broder, même si elle préfère largement utiliser sa grosse aiguille nommée épée !