It's a small world1

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château

Azilis en aurait pleuré ! Depuis des semaines, elle se faisait une joie d'aller pour la première fois à Eurodisney2. Pour ses huit ans, elle allait enfin se rendre dans le parc le plus merveilleux du monde. N'en déplaise à son cousin Joss, la petite fille attendait avec impatience de monter dans certaines attractions qui la faisaient rêver, comme "It's a small world !". Elle parvenait parfaitement à se visualiser en train de parcourir Main Street, revêtue de la robe de la Belle, qu'elle comptait acheter sur place avec son argent de poche.

— Tu feras la Bête, avait-elle lancé en riant à Joss.

Lequel avait grimacé à cette idée. Lui ne jurait que par la maison hantée et Indiana Jones. Leur anniversaire – ils étaient nés le même jour – s'annonçait féerique. Mémorable. Inoubliable. Jusqu'à ce que cette satanée appendicite vienne tout gâcher. Tante Cybelle, la guérisseuse de la famille, était partie en Chine pour étudier la médecine de là-bas. Quelle poisse ! Si elle avait été là, une simple imposition des mains aurait suffi à accélérer  la guérison après l'opération. Au lieu de quoi, Azilis était clouée chez elle.

Avec sa générosité habituelle – il avait beaucoup de défauts, mais certainement pas l'égoïsme – Joss avait proposé de décaler la visite. Cela avait dû lui coûter. Azilis avait eu envie de fondre en larmes à l'idée que son cousin soit privé de son super cadeau d'anniversaire à cause d'elle, même si ce n'était que partie remise. Alors elle avait insisté pour qu'il y aille quand même.

— Tu prendras plein de photos, et tu me raconteras tout.

— Je me ferai prendre en photo avec Belle, avait promis le garçon avec sérieux.

Dépitée, Azilis tourna une page de son livre préféré, La Belle et la Bête. À cette heure-ci, Joss et ses parents s'apprêtaient sans doute à partir. Elle aurait dû se trouver avec eux. Elle montait toujours derrière le conducteur tandis que Joss s'installait derrière le passager, quelle que soit la voiture. Tante Cath avait dû prévoir une cassette avec toutes les chansons des dessins animés Disney, que les enfants connaissaient par cœur, mais ne se lassaient pas d'écouter. Azilis referma le livre avec un claquement sec. Elle aurait tellement aimé y aller...

Sans qu'elle s'en rende compte, elle quitta son corps physique et se matérialisa chez Joss au moment où la petite famille sortait de la maison. Parfois, il arrivait à la fillette de se dédoubler involontairement. Il lui suffisait de penser à un endroit où elle avait envie d'aller et qu'elle connaissait, et hop ! Sans même l'avoir voulu consciemment, elle s'y retrouvait. Comme en cet instant. C'était parfois un peu ennuyeux, car son corps physique, qui restait sur place, devenait « vulnérable » – c'était le terme employé par les adultes. La tentation d'aller se promener au lieu d'écouter les leçons de mathématiques, en classe, était forte, mais Azilis avait peur que la maîtresse croie qu'elle s'était endormie et la secoue pour la réveiller. Le retour, dans ce cas, était brutal et la rendait malade. Quoi que, l'idée de vomir sur les chaussures de l'horrible madame Geoffroy la faisait sourire.

Joss ouvrit la portière, se retourna pour observer les alentours, un peu comme s'il la cherchait. Son cousin ne pouvait pas la voir, personne ne le pouvait quand elle se projetait sur le plan astral, mais à chaque fois, il semblait ressentir sa présence.

— Pauvre Azilis, soupira le garçon. J'aurais préféré qu'elle soit là.

— Une prochaine fois, promit sa mère en passant une main dans les cheveux ébouriffés de son fils.

La moue de Joss en disait long. Azilis eut envie de le serrer très fort dans ses bras, même s'il détestait ça. C'était d'ailleurs pour cette raison qu'elle passait son temps à le faire. Mais cette fois-ci, elle avait envie de le faire pour le remercier, pas pour l'embêter. Voir que son cousin était aussi triste qu'elle lui réchauffait le cœur.

— Tu me raconteras tout, lui rappela-t-elle, même s'il ne pouvait pas l'entendre, bien sûr.

— C'est dommage que le don d'ubiquité d'Azilis ne lui permette pas de se dédoubler de façon tangible, elle aurait pu nous accompagner, lança Arthur en refermant le coffre, dans lequel il venait de glisser les valises.

Ubiquité. Azilis détestait ce mot, elle le trouvait pompeux et n'aimait pas les sonorités. Elle préférait l'expression « projection astrale », plus romantique et mystérieuse, ça sonnait plus magique. Un peu comme si elle partait en voyage dans les étoiles. Cela dit, la remarque d'Arthur lui fit l'effet d'une illumination. Elle pouvait monter dans la voiture, puis plus tard, dans les manèges... Les sensations ne seraient pas tout à fait les mêmes, d'autant qu'elle ne pourrait pas les partager avec son cousin, mais c'était tout de même mieux que rien, non ? Aussitôt dit, aussitôt fait. La fillette s'installa dans la voiture, à sa place habituelle. Ravie, Azilis entonna la chanson de Cendrillon, première d'une longue série que Catherine et Arthur supportaient stoïquement à chaque trajet. Les deux enfants étant inséparables, il y avait beaucoup de trajets, sans compter le reste de la jeune tribu Kergallen. Et celui-ci s'annonçait long. Très long...

— J'adore mon pouvoir ! clama Azilis en apercevant les flèches élancées du château de la Belle au bois dormant.

 

 

Morgane trouva sa grande sœur endormie, son éternel livre de La Belle et la Bête posé à côté d'elle. La petite fille eut une moue moqueuse : elle ne jurait que par la belle Jasmine3, elle. Puis elle s'aperçut que les paupières closes d'Azilis étaient agitées de petits mouvements, signe qu'elle rêvait. Morgane fit demi-tour et quitta la chambre : elle était venue proposer à sa sœur de regarder une cassette, mais c'était chouette qu'elle dorme, elles ne se disputeraient pas pour choisir le dessin animé. La fillette retourna au salon en chantonnant, virevoltant bras écartés comme si elle se trouvait sur un tapis volant, sans se douter qu'au même moment, Azilis découvrait le monde merveilleux de Disney.

1It's a small world : « c'est un petit monde », nom d'une attraction du parc Disneyland Paris.

2Si aujourd'hui le parc est connu sous le nom Disneyland Paris, au début des années quatre-vingt-dix, il s'appelait Eurodisney.

3Au cas où quelqu'un ne connaîtrait pas les princesses Disney, Jasmine est celle du dessin animé Aladdin...