Quand la magie pétille

 

Ou quand une conversation avec Ysaline aboutit à un nouveau texte...

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Nina sourit en découvrant l'étalage de photos sur la table. Le manoir Kergallen était étonnamment tranquille, vidé de la tornade familiale habituelle, laissant Sophie et Athénaïs seules maîtresses de leur demeure, à l'exception de la douce Gaëlle. La jeune femme était venue faire un peu de jardinage pour sa grand-mère et sa grand-tante, mettant sa magie des végétaux au service du parc entourant le manoir afin d'en faire une petite œuvre d'art. Visiblement, l'une d'entre elles avait décidé de faire du tri dans les photos familiales. Nina se pencha pour observer les couples de jeunes mariés qui souriaient à l'objectif, témoignages de plusieurs générations d'unions. Les robes, les costumes, évoluaient au fil des générations, mais les sourires radieux, eux, étaient les mêmes. Le regard de l'ange s'attarda sur deux photographies en noir et blanc. Le regard pétillant de malice qui fixait l'objectif sur celle de droite ne pouvait appartenir qu'à Sophie. Sur celle d'à côté, une Athénaïs à peine sortie de l'adolescence souriait à un jeune homme séduisant qui ne pouvait être que son mari, Ian Kergallen. Les deux sœurs avaient été de jolies femmes, l'une petite et espiègle, ce qui n'était pas sans rappeler certaines Chipies, l'autre plus raisonnable sans doute, à l'allure déjà fière et élégante.

— Tant d'amour, c'est beau, n'est-ce pas ?

La voix de Sophie derrière elle fit tressaillir Nina, concentrée sur les visages qu'elle découvrait.

— Oui, approuva la jeune femme. Tu étais toute mignonne, ajouta-t-elle, taquine. Azilis et Morgane te ressemblent beaucoup, d'ailleurs.

— C'est vrai, convint Sophie.

Ses yeux se voilèrent, signe qu'une vision venait de s'emparer d'elle. Un sourire béat s'épanouit sur son visage. Au moins, c'est une vision agréable, songea Nina.

— Et bien ? demanda-t-elle lorsque les yeux de la devineresse retrouvèrent leur clarté.

— Je pourrai bientôt ajouter de nouvelles photos à ma collection, s'amusa Sophie.

— Il reste pas mal de Chipies célibataires, sourit Nina.

— Sans compter les couples non mariés.

— Joanna et Dragan ! s'esclaffa Nina, ravie. Émilie et Adrian ?

Après tout, Émilie avait attrapé le bouquet de mariée de Thaïs, ce qui, si l'on suivait la tradition, faisait d'elle la prochaine sur la liste...

— Pas seulement, fit Sophie, énigmatique.

Nina haussa un sourcil interrogateur, mais elle connaissait suffisamment Sophie pour savoir que cette dernière ne lui en dirait pas davantage. Son regard se reporta sur les nombreuses photos.

— Des parapluies ? s'étonna-t-elle en pointant du doigt celle représentant Gaëlle et Bastien.

Le jeune couple posait sous un parapluie blanc orné de tulle.

— Il pleuvait, le jour de leur mariage. Tu sais ce qu'on dit : « mariage pluvieux, mariage heureux ».

L'adage populaire convenait fort bien à Gaëlle et Bastien, qui formaient un couple charmant dont le bonheur était contagieux.

— Joanna n'était pas là ? insista Nina, surprise que la magicienne des éléments n'ait pas contrôlé la météo en ce jour important pour sa cousine.

— Oh, si ! s'exclama en riant Sophie.

— Pour être là, elle était là !

Gaëlle riait, elle aussi, en les rejoignant, une plante verte dans les mains. Elle déposa le pot sur le rebord de la fenêtre avant de venir se placer à côté de Nina. Un sourire taquin illuminait son visage tandis qu'elle contemplait le cliché sur lequel Bastien et elle riaient en se regardant comme si rien d'autre n'existait autour d'eux.

— Je ne comprends pas, avoua Nina, sourcils froncés.

— Laisse-moi te raconter, s'amusa Gaëlle.

 

 

Juin 2008

 

Gaëlle avait l'impression de flotter sur un petit nuage, tandis que les invités défilaient pour leur souhaiter leurs vœux de bonheur. La journée était juste... parfaite. Oui, c'était le mot. Sa robe était parfaite, son bouquet, sa coiffure étaient parfaits également, tout comme l'étaient le buffet du vin d'honneur et le temps. Un soleil radieux déversait ses rayons chaleureux sur la fête, provoquant des commentaires enthousiastes de la part de ceux qui ignoraient qu'une magicienne des éléments se trouvait parmi eux et veillait à ce qu'il fasse beau, alors que partout ailleurs, il pleuvait à torrent.

Mais rien n'était plus parfait que l'homme qu'elle venait d'épouser. Bastien ne s'était pas éloigné d'elle de plus de quelques pas depuis le moment où Gaëlle était descendue de la voiture qui l'avait menée à la mairie. Il ne l'avait d'ailleurs pour ainsi dire pas quittée des yeux, la dévorant du regard. C'en était presque gênant ! Mais Gaëlle était heureuse de susciter tant d'admiration chez son mari. Apparemment, sa robe de mariée plaisait à Bastien. Elle avait voulu être la plus belle possible en ce grand jour, afin qu'il soit fier de l'épouser.

Le parc du manoir, qui accueillait les invités à présent que la cérémonie était terminée, grouillait de monde. Les massifs de fleurs étaient éclatants, le gazon offrait un tapis moelleux aux enfants qui se roulaient dedans, au grand dam de certains parents qui voyaient les belles tenues de leurs chérubins se tacher de vert. Gaëlle ne pouvait imaginer que son repas de noces se déroule ailleurs qu'en plein air. Doucement, elle envoya aux végétaux le sentiment de bonheur et de gratitude qui l'animait, et ces derniers lui répondirent en accentuant davantage leur luxuriance. Même le bouquet entre ses mains sembla soudain aussi frais que si les fleurs venaient tout juste d'être cueillies.

— Il va pleuvoir, commenta la mère de Bastien en levant un regard soucieux vers le ciel, dans lequel des nuages gris commençaient à s'amonceler.

— Mais non, assura Gaëlle, frissonnant un peu comme un vent frais se levait.

Elle chercha Joanna, en vain. Les Kergallen tournaient tous la tête de tous côtés, cherchant à repérer la magicienne des éléments pour comprendre ce qui se passait. Joanna était-elle fatiguée ? Malade ? Un murmure horrifié échappa à Azilis quand elle trouva enfin celle que tous cherchaient. Gaëlle comprit rapidement ce qui se passait.

Joanna dansait pieds nus au milieu de la pelouse, ses longs cheveux roux ondoyant sur ses épaules, libérés du chignon élégant qu'elle avait arboré durant la cérémonie. Elle chantait aussi à tue-tête, ce qui aurait pu être sympathique si sa voix n'avait eu tendance à monter dans des aigus assez désagréables pour les ouïes sensibles. La coupe de champagne qu'elle tenait à la main en disait long sur son état d'ébriété. La jeune fille n'avait jamais très bien tenu l'alcool.

— I'm singing in the rain ! Just singing in the rain !1

Se prenant sans doute pour Ginger Rogers2, Joanna tenta un entrechat assez comique. Corentin la rejoignit et se mit à exécuter une espèce de danse de la pluie inspirée des amérindiens, sans doute. Le garçonnet de huit ans n'avait visiblement pas compris la catastrophe qui se profilait, menaçant de ruiner la journée parfaite de Gaëlle. La magicienne des éléments leva les bras et agita les doigts. Toutes les femmes Kergallen présentes sentirent pétiller le pouvoir.

— Il faut l'arrêter, marmonna Gwenn.

Le problème étant qu'il ne leur était pas possible d'user de magie en présence des nombreux invités, les Kergallen se concertèrent du regard. Sophie rejoignit Joanna. Tous s'attendaient à ce qu'elle cherche à la raisonner, au lieu de quoi, la vieille dame se débarrassa à son tour de ses chaussures et se mit à danser elle aussi.

— Si ma grand-mère s'y met aussi, soupira Gaëlle.

— Elle l'avait prévu, glissa discrètement Émilie à l'oreille de la jeune mariée en lui tendant un parapluie blanc, orné de fleurs de tulle. Elle m'a fait décorer des tas de parapluie comme celui-ci hier soir, juste après avoir eu une de ses illuminations.

Bastien se mit soudain à rire. Il s'empara du parapluie, l'ouvrit en grand, enlaça Gaëlle et l'entraîna sur la pelouse. Il esquissa les premiers pas de ce qui devait être une valse, rendus maladroits par la tenue du parapluie, dont les guirlandes de fleurs de tulle se déversaient autour d'eux, les isolant du monde extérieur.

— Mariage pluvieux, mariage heureux. Laissons faire Joanna, et nous serons les gens les plus heureux du monde, fit le jeune homme en déposant un baiser sur le nez de sa femme.

Gaëlle éclata de rire à son tour et noua ses bras autour du cou de son époux. Les premières gouttes vinrent crépiter sur la toile tendue au-dessus de leurs têtes, et ils tournoyèrent sous la pluie.

— De toute façon, je ne remettrai jamais cette robe, sourit Gaëlle en ôtant ses chaussures, laissant l'ourlet de sa robe de mariée traîner dans l'herbe humide.

Autour d'eux, les invités riaient et criaient sous la pluie, certains tentant de sauver leurs tenues en se pressant sous les parapluies distribués par Émilie, d'autres imitant Joanna et les jeunes mariés.

— J'adore quand les bulles de champagne font pétiller mon pouvoir ! s'exclama à mi-voix une Joanna hilare en passant à côté du couple.

Elle écarta en grand les bras et renversa la tête pour offrir son visage à l'averse qui s'abattait. Corentin, un peu plus loin, ouvrait la bouche pour attraper quelques gouttes. Soudain, Joanna redressa la tête, ses cheveux trempés pendant autour de son joli minois. Elle sourit tendrement à Gaëlle, blottie dans les bras de Bastien, à l'abri sous son parapluie dont le tulle avait désormais piètre allure. Un rayon de soleil jaillit soudain entre les nuages, et de nouveaux cris retentirent comme un arc-en-ciel éclatant se dessinait.

 

 

Nina sourit.

— Ce fut un mariage inoubliable, conclut Gaëlle.

— Joanna aime rendre les mariages inoubliables, reconnut Nina, pensant à l'union de Thaïs et Kieran.

— Marzhin et toi devriez vous remarier, lança Gaëlle, d'humeur romantique.

— Toute occasion est bonne pour organiser une petite fête, approuva Sophie.

Nina regarda fixement la vieille dame, qui lui sourit innocemment. S'unir une seconde fois à Marzhin, entourés de toute leur descendance ? L'idée était plutôt séduisante. Sophie lui fit un clin d'oeil, et Nina comprit enfin à quoi la devineresse avait voulu faire allusion un peu plus tôt, en évoquant les mariages à venir. Il faudrait cependant veiller à ce que Joanna n'approche pas le champagne de trop près...

 

1Traduction : « Je chante sous la pluie ».Chanson tirée du film éponyme avec Gene Kelly., dans lequel il chante et danse, armé d'un parapluie.

2Ginger Rogers : actrice et danseuse célèbre pour ses duos avec Fred Astair.

I'm singin in the rain (lyrics)

HD 1080p "Singin' in the Rain" (Title Song) 1952 - Gene Kelly

 

"I'm Singing in the rain", Gene Kelly