Un nouveau roman de Stéphane Soutoul ? Dans un genre différent de ceux que j'ai pu lire jusqu'ici ? Avec une couverture superbe ? Il n'en fallait pas plus pour que l'envie de me jeter dessus me prenne.

 

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J'ai eu du mal à rédiger cette chronique, pour une raison très simple : comment exprimer tout ce que j'ai à dire sans dévoiler des éléments essentiels de l'intrigue ? Car ce serait vraiment dommage de gâcher la lecture des autres, vu le mal que l'auteur s'est donné pour nous monter une machination incroyable qui nous tient en haleine jusqu'aux dernières pages.

« Quand une femme frappe dans le coeur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. »
Pierre CHODERLOS DE LACLOS

Sulfureux. Indécents. Mortels...
Avez-vous déjà entendu parler des Fils d 'Éros ? On prétend à mi-voix que ces professionnels de la séduction joueraient avec les sentiments et bouleverseraient la vie de leurs victimes.
Judith de Ringis est une femme d affaires aussi douée qu'impitoyable. Pour se débarrasser d'une concurrente gênante, elle requiert les services de l'un de ces mercenaires. Marco, dit le Papillon, s'engage à briser sa proie.
Cependant, manipuler les choses de l'amour n'est jamais simple, surtout quand les plus redoutables prédateurs se révèlent, eux aussi, capables d'émotions...

 

Le ton est donné dès la citation de Choderlos de Laclos (Les liaisons dangereuses) : nous avons ici une histoire de manipulation, avec des personnages machiavéliques.

Judith de Ringis est une femme à qui tout semble réussir : elle est belle, brillante, riche, respectée, son entreprise est la meilleure de New York dans son domaine. Pourtant, nous découvrons vite que Judith n'est pas vraiment heureuse, et surtout, jamais satisfaite. Elle a tout, mais jamais vraiment assez. Elle s'entoure de tout ce qui est coûteux, de toutes les personnes en vue, sans jamais s'attacher. C'est une femme très solitaire, mais qui a provoqué cette solitude : Judith est tellement persuadée de sa supériorité en tout que rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux : ni son amie Carole, ni surtout Annie Laurens.

Judith et Annie étaient colocataires lorsqu'elles étaient étudiantes, et Judith n'a jamais apprécié Annie. À ses yeux, la gentillesse, la spontanéité d'Annie sont de terribles défauts, et que tout le monde aime cette jeune femme agace passablement Judith. Pendant des années, Annie n'a été qu'un insecte, mais depuis qu'elle a monté sa propre entreprise et concurrence directement Judith, parvenant à lui ravir des contrats juteux, l'agacement s'est transformé en colère puis en haine. À tel point que la redoutable femme d'affaire décide d'employer les grands moyens pour mettre à terre sa rivale : elle ne veut pas seulement voir son entreprise péricliter, elle veut rayer Annie Laurens du monde. Une solution extrême, n'est-ce pas ? Extrême est bien le mot qui caractérise le mieux Judith, ou alors excessive : derrière une façade de parfaite maîtrise et de total contrôle, on s'aperçoit à mesure que l'on avance dans le roman que cette femme est folle. Mais une folie maîtrisée, froide, qui est d'autant plus effrayante. Rien ne l'arrête, elle ne craint rien ni personne, fière de sa noirceur et de son absence de limites. Elle transgresse toutes les règles, revendique n'avoir aucune morale.

Une seule personne va parvenir à susciter son intérêt, et même son respect : Marco Di Valto. C'est lui qu'elle engage pour briser Annie. Mais loin de se mettre à sa botte, Marco lui résiste, lui tient tête, la défie. De quoi titiller les instincts prédateurs de Judith. Son obsession pour Annie s'élargit pour englober Marco, dont elle veut connaître les moindres faits et gestes.

De Marco, on ne sait que ce qu'il accepte de livrer à Judith, un passé sombre et tourmenté qui l'a façonné. Il n'est pas seulement incroyablement beau, c'est un homme intelligent, pour ne pas dire rusé, et charismatique. Ce personnage ambigu, tour à tour séduisant et manipulateur, m'a énormément intriguée : je me demandais constamment ce qui pouvait bien se jouer dans sa tête, persuadée qu'il cachait quelque chose (me demandant si les bribes de son passé qu'il livre à Judith étaient réelles ou inventées de toute pièce pour mieux coller à son personnage de mercenaire). Le face à face entre Marco et Judith est intense et on s'attend à tout moment à une explosion, car aucun des deux ne veut céder devant l'autre. Et au milieu de tout ça, il y a l'agneau du sacrifice...

On se dit forcément que face à ces deux personnages, la charmante Annie n'a aucune chance. Elle est bien trop gentille, trop naïve aussi (persuadée que Judith est l'une de ses meilleures amies!), elle voit le bon côté des gens et des situations, en dépit d'un passé difficile. Elle voue un amour inconditionnel à son fils et fait tout pour lui offrir une belle vie, au grand dam de Judith, car encore une fois, tout le monde s'extasie sur le courage d'Annie, son abnégation. Ce n'est pourtant pas une idiote, puisqu'elle parvient à représenter une menace sur la plan professionnel pour Judith, et à sa façon, c'est une battante. Elle est tout ce que n'est pas Judith, et par là-même, elle lui renvoie en pleine figure tout ce qu'elle ne peut pas avoir en dépit de son argent et de sa position sociale, même si pour rien au monde Judith ne voudrait être comme elle...

Le point fort de ce roman est le choix d'un récit à travers les yeux de Judith : un choix surprenant de prime abord, car je me demandais comment nous allions pouvoir suivre l'entreprise de séduction puis de destruction de Marco en n'ayant que le point de vue de la commanditaire, mais c'est un très bon choix, au contraire. D'abord parce que nous découvrons par petites touches la personnalité complexe de Judith, nous suivons pas à pas ses « raisonnements » qui pour elle justifient tout ce qu'elle entreprend, y compris le pire. Ensuite parce que nous découvrons les autres personnages à travers son regard, un regard quelque peu faussé par son arrogance.

Si l'intrigue paraît extrêmement simple à lire le résumé (une femme paye un homme pour détruire une rivale...), il n'en est rien. C'est machiavélique, et on repense à la description que Marco fait des étapes de son plan lorsqu'on arrive à la dernière page. On se repasse alors le fil de l'histoire depuis le début et on comprend que les personnages ne sont pas les seuls à se montrer manipulateurs : l'auteur l'est aussi, et le lecteur plonge tête la première.

 J'avoue que je ne serais pas contre un prochain opus sur d'autres Fils d'Eros, un ordre qui reste fort mystérieux, avec des personnages qui font froid dans le dos, mais qui intriguent fortement. Les quelques interventions qu'ils font dans l'intrigue renforcent le mystère qui les entoure.

 

Si vous voulez découvrir d'autres romans de Stéphane Soutoul, je vous conseille sa série Urban fantasy Anges d'apocalypse, ou le charmant one shot Si proche de lui (chronique ici). À bien y réfléchir, il s'essayait déjà à la manipulation des perceptions et des intrigues dans ces romans( demandez donc à Syldia, l'héroïne d'Anges d'apocalypse, ce qu'elle pense de certains retournements de situation concoctés par son créateur!)