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Magie de Noël

 

Suzanne s'approcha du banc à petits pas précautionneux en prenant appui sur sa canne. Sortir par temps de neige n'était pas une très bonne idée quand, comme elle, on était âgé de 85 ans et perclus de rhumatismes. Elle entendait déjà ses enfants et petits-enfants lui reprocher d'avoir pris un tel risque, elle qui avait déjà chuté plusieurs fois chez elle et avait dû déclencher l'alarme qu'elle portait autour du cou, incapable de se relever. Mais il neigeait depuis des jours et des jours et la vieille dame n'en pouvait plus de rester confinée dans son appartement vide. Depuis la mort de son chat Diamant, son vieux compagnon de route, comme elle aimait l'appeler, les journées étaient bien longues et solitaires. Suzanne était trop âgée à présent pour envisager de reprendre un animal, et les poissons rouges ne l'intéressaient pas plus que ça.

D'un revers de main, elle balaya la neige qui recouvrait le banc et enfin, avec un profond soupir de soulagement, elle put s'asseoir. Certes, elle ne pourrait pas demeurer longtemps immobile dans le froid glacial de ce jour de réveillon, mais cette petite pause lui permettrait de recouvrer son souffle avant d'entreprendre le chemin du retour. Son fils André devait passer la chercher aux alentours de 18h pour réveillonner en famille. Suzanne s'en réjouissait, bien que cette réunion familiale s'annonce fatigante. Pourtant, elle avait conscience que chaque année qui passait pouvait être la dernière, et elle tenait  à profiter le plus possible des siens avant de partir.

Le parc était presque désert, mais les traces de pas dans la neige devenue boue attestaient de nombreux passages plus tôt dans la journée. Ça et là, on pouvait admirer des bonshommes de neige plus ou moins réussis, forgés par de petites mains enfantines qui n'avaient pas tardé à être gelées. Suzanne sourit. Lorsqu'elle était enfant, elle aussi aimait l'hiver enneigé. Elle se revoyait, petite fille aux nattes constamment défaites et aux joues criblées de taches de rousseur, glissant sur une luge improvisée, patinant sur la petite rivière recouverte d'une épaisse couche de glace ou envoyant des boules de neige à ses frères et sœurs. C'était une époque depuis longtemps révolue, une époque où elle pouvait courir, sauter, se pencher sans la moindre souffrance.

Un mouvement attira son regard : dans la neige restée intacte d'une zone habituellement interdite au public, un chat se tenait assis. Il regardait la vieille dame de ses yeux d'un bleu intense, à peine visible tant sa fourrure blanche se confondait avec la neige.

— Que fais-tu là, petit ? demanda la vieille dame. Il fait trop froid pour une petite bête comme toi.

La neige devait brûler les coussinets du félin, s'inquiéta Suzanne. Et sa fourrure ne le protégerait pas longtemps des affres des températures négatives. Elle se releva, décidée à vérifier si l'animal portait un tatouage permettant d'identifier son propriétaire. Si ce n'était pas le cas, elle essaierait de le ramener chez elle et après les fêtes de Noël, elle irait chez le vétérinaire qui avait suivi son cher Diamant pour vérifier s'il était pucé1. Au moins serait-il au chaud durant ces deux jours. Encore fallait-il que le félin se laisse approcher, puis attraper.

Le chat la regarda approcher cahin caha, si immobile qu'on aurait pu ne pas le remarquer si ses beaux yeux bleus n'avaient étincelé. C'était un animal au poil soigné, et qui ne semblait pas souffrir de la faim, remarqua Suzanne. Il devait donc avoir des maîtres, quelque part, pas très loin d'ici. Lorsqu'elle arriva à quelques pas de lui, le chat fit soudain demi-tour et alla s'enfoncer dans les massifs qui, en été, bordaient joliment les allées.

— Ne t'en va pas, mon joli, fit Suzanne d'une voix douce.

Le chat se retourna, la regarda, miaula, avant de reprendre son chemin. Suzanne hésita. Si elle tombait, personne ne s'apercevrait de sa présence et elle mourrait de froid, masquée par les haies. Un nouveau miaulement mit fin à ses réticences. Elle remarqua alors, fait troublant, que le chat n'avait laissé aucune trace dans la neige. Comment était-ce possible ? Certes, il n'était pas énorme, mais tout de même... La curiosité avait toujours été un des défauts de Suzanne. Elle reprit donc sa progression, guidée par les miaulements du chat blanc.

— Ça alors ! s'exclama la vieille dame en découvrant un spectacle inattendu derrière les haies.

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Une maisonnette se dressait là, jolie comme une chaumière de conte de fée. Pas plus haute qu'un enfant de 10 ans, son toit était recouvert d'un épais manteau blanc. Sans doute avait-elle été placée là par la ville, pour distraire les enfants. Pourtant, son emplacement paraissait incongru. Surtout, les lumières qui filtraient par les petites fenêtres semblaient indiquer que l'intérieur était éclairé, or Suzanne ne voyait aucune installation électrique. Elle s'approcha de la jolie maisonnette et l'écho d'une musique entraînante, de rires, de bruits de voix, vint frapper ses oreilles. Il lui sembla aussi percevoir les odeurs alléchantes de pâtisseries, qui chatouillèrent agréablement ses narines. Suzanne se pencha pour regarder à travers l'une des petites fenêtres et découvrit un spectacle qui la laissa bouche bée : dans la maisonnette, une joyeuse assemblée semblait fêter Noël. Il y avait des gens à table, d'autres qui dansaient au rythme d'un petit orchestre. La surprise de la vieille dame fut totale lorsqu'elle remarqua que les oreilles des convives étaient légèrement pointues.

— Le froid me fait délirer, pour que je pense voir des elfes, marmonna Suzanne.

Elle était incapable de détacher son regard de la scène festive et chaleureuse qui se déroulait sous ses yeux, quand bien même le froid commençait à la faire frissonner. Un petit coup à la jambe la tira de sa transe. Le chat blanc venait de lui donner un petit coup de tête pour attirer son attention. Il miaula avant de se diriger vers la porte. Arrivé sur le seuil, il se retourna, miaula à nouveau, comme pour inviter Suzanne à le suivre.

— Après tout, pourquoi pas, fit la vieille dame avec un sourire. Je suis assez vieille pour me permettre ce genre d'excentricité, et si la folie ressemble à ça, ça ne sera pas trop pénible à supporter.

Elle se pencha pour franchir la porte et pénétra dans la chaumière. La chaleur l'enveloppa d'un manteau confortable, chassant les frissons. En fait, elle avait si chaud que Suzanne décida de défaire les boutons de son manteau. Posant sa canne contre le mur, elle porta les mains à son col. Déboutonner ses habits était devenu difficile avec ses mains déformées par l'arthrose. Aussi fut-elle surprise de s'apercevoir que le premier bouton cédait facilement. Baissant les yeux, elle regarda ses mains et une exclamation jaillit de ses lèvres : les mains déformées, ridées, tachées par la vieillesse avaient recouvré un aspect jeune et lisse. Elle les leva devant son visage pour les observer. On aurait dit des mains d'enfant, songea-t-elle, ébahie. C'est alors qu'elle remarqua qu'elle n'éprouvait plus aucune douleur, et qu'elle n'avait plus la moindre difficulté à tenir debout sans aide.

— Que m'arrive-t-il ? murmura la vieille dame, déstabilisée.

Elle porta les mains à son visage et sous ses doigts, la peau lui parut lisse et ferme. Elle aperçut un miroir, suspendu un peu plus loin, et s'en approcha d'un pas vif, elle qui en temps normal, aurait mis une bonne minute pour l'atteindre, en prenant appui sur sa canne. Le miroir lui renvoya l'image d'une petite fille de 8 ou 9 ans, aux nattes à moitié dénouées, aux yeux pétillant d'espièglerie et au nez couvert de taches de rousseur. La petite fille qu'elle avait été, des décennies auparavant, lui faisait face ! Incrédule, Suzanne leva une main pour la poser sur sa joue. Dans le miroir, la petite fille fit de même. Son visage trahissait sa surprise, et Suzanne s'empressa de fermer la bouche pour ne pas avoir l'air de béer comme une idiote.

— Comment est-ce possible ?

— Il ne faut pas se poser tant de questions. Profitez du moment présent sans chercher plus loin.

À ses côtés se tenait une petite créature aux oreilles pointues, aux yeux d'un bleu intense et à la longue chevelure blanche comme la neige. Suzanne, d'instinct, comprit que cette fée, ou cette elfe, ou peu importe le nom, était liée au chat qui l'avait menée en ce lieu insolite et magique.

— Oui, profitons ! s'exclama Suzanne, frémissant d'impatience.

L'elfe la prit par la main pour l'entraîner dans une des nombreuses rondes, et Suzanne la suivit avec enthousiasme, ravie de retrouver la légèreté et l'aisance qu'elle avait perdues depuis longtemps. Elle dansa, sautilla comme jamais elle ne l'avait fait, savourant chaque seconde. « On n'a pas conscience de sa chance quand on est jeune et en bonne santé », songeait-elle tout en virevoltant. Elle était bien décidée à danser aussi longtemps que la magie le lui permettrait. Autour d'elle, les elfes chantaient, dansaient, riaient, et aucun ne semblait surpris de la voir au milieu d'eux. On lui prenait la main, on la faisait tournoyer, on lui offrait des boissons délicieuses et des pâtisseries alléchantes, comme si elle faisait partie de ce peuple. Ses nattes s'étaient totalement dénouées, et Suzanne se mit à pouffer de rire en songeant à sa mère, qui chaque matin tentait de la rendre présentable, en vain. Lorsqu'elle renversa sur elle un peu de chocolat, elle éclata de rire. Que c'était bon, d'être une enfant !

Essoufflée, les pieds douloureux d'avoir trop dansé, Suzanne s'assit sur une chaise. Elle suivit du regard les farandoles qui passaient devant elle, tapant en rythme des mains. Peu à peu, une vague de nostalgie l'envahit. Elle aurait aimé partager ce moment avec les siens.

— C'est possible, fit une voix qu'elle reconnut.

La petite elfe aux yeux bleus, une fois encore, se tenait à ses côtés.

— Il est l'heure de rentrer chez vous, votre fils ne va pas tarder à venir vous chercher.

Suzanne sourit avec tendresse en songeant à ses enfants, ses petits-enfants et ses trois arrières-petits-enfants. La vieillesse s'accompagnait de douleurs diverses et variées, mais aussi de la joie de voir prospérer sa descendance. La petite fille qu'elle avait été et dont elle avait, le temps d'une folle soirée au pays des elfes, retrouvé les sensations, n'aurait jamais imaginé cela. Suzanne se redressa lentement et se dirigea vers sa canne, toujours appuyée contre un mur. Elle enfila le manteau qu'elle avait jeté négligemment dans un coin, en ferma soigneusement les boutons. Elle se tourna vers l'elfe qui patientait en souriant.

— Merci pour ces merveilleux moments.

L'elfe esquissa une révérence gracieuse. Suzanne tourna les talons et franchit le seuil de la cabane.

Enya - White Is In The Winter Night

Le froid la frappa de plein fouet, sans parvenir toutefois à chasser la chaleur qui brûlait dans son cœur. Un dernier coup d'oeil par la fenêtre lui montra la fête qui se poursuivait. Le chat blanc vint se frotter amicalement contre sa jambe. Appuyée sur sa canne, Suzanne regagna à petits pas le chemin et se dirigea vers sa maison. La nuit était tombée, et quelques flocons virevoltaient. La vieille dame se mit à chantonner, et si son corps ne pouvait plus sautiller comme autrefois, son cœur, lui, bondissait d'allégresse.

1La vérification de la puce électronique est gratuite ! N'hésitez pas à le faire si vous trouvez un animal.

 

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