Le texte qui suit m'a été inspiré par cette image, que je trouve magnifique et romantique. Le titre est tiré d'un très beau morceau de violon intitulé Requiem for a dream.

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

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Aislinn pénétra dans le cimetière, plongée dans ses pensées. Elle n'avait pas vraiment envisagé de venir là, mais ses pas l'y avaient menée. Une brise fraîche soufflait, s'insinuant sous son manteau trop fin et la faisant frissonner. Elle n'avait pas non plus prévu de rester dehors. Mais elle n'avait pas envie de rentrer, pas tout de suite. Rentrer, c'était retrouver la solitude d'un appartement dans lequel elle ne se sentait pas chez elle. Rentrer, c'était se retrouver seule avec ses pensées, ses angoisses, ses questionnements, ses doutes.

Lentement, la jeune femme avança entre les tombes, sans vraiment prêter attention à l'environnement. Les gens n'aimaient pas les cimetières, qui les ramenaient invariablement à leur propre mortalité, à la perte des êtres chers et au chagrin qui en découlait. Aislinn, elle, aimait ces lieux de repos éternel, pour leur silence, leur quiétude. En franchissant l'entrée, elle avait la sensation d'entrer dans une bulle hors du temps. Son regard parcourut quelques pierres gravées : là, une femme née cent cinquante ans plus tôt, ici un homme qui avait vécu centenaire, là encore une femme morte trop jeune. Souvent, Aislinn se demandait quelle avait été la vie de ces inconnus. L'homme qualifié de  « mari aimant » avait-il réellement été un époux attentionné, ou s'agissait-il seulement d'une formule bien-pensante ? Cette femme qui avait de toute évidence survécu peu de temps à son mari était-elle morte de chagrin, ou était-ce une coïncidence ? Tant de vies, tant d'histoires, tant de questions sans réponse.

Aislinn s'installa sur un petit banc de pierre, usé, poli par le temps. Elle se trouvait dans la partie la plus ancienne des lieux, celle où les tombes à l'abandon penchaient parfois, où les herbes envahissaient les pierres, où les inscriptions n'étaient plus toujours lisibles. Doucement, elle inspira, s'imprégnant de l'atmosphère sereine. Avec des gestes lents, la jeune femme ouvrit son étui, en tira son violon, son archet. Elle porta l'instrument à son épaule, tout près de sa joue, et leva l'autre main, tenant l'archet, qui resta suspendu quelques secondes au-dessus des cordes avant de venir les effleurer. Quelques notes percèrent le silence. Aislinn sourit, ferma les yeux, et entama une valse lente, hypnotique. Elle n'avait pas besoin de partition tant la mélodie était ancrée dans sa mémoire, dans son corps. Portée par la musique, elle sentit son cœur s'emplir d'une douce chaleur. Tout souci envolé, elle laissa la mélodie l'envahir, se coulant dans ses veines, la réchauffant, lui rendant le sourire et l'optimisme qui l'avaient désertée. Elle n'aimait rien tant que jouer, encore et encore, et peu importe que personne ne l'entende.

Aislinn ouvrit les yeux et son sourire s'élargit : personne ? Là, devant elle, deux silhouettes à peine visibles évoluaient, dans les bras l'une de l'autre, comme insoucieuses du monde qui les entourait. Pourquoi cet homme et cette femme se seraient-ils souciés de ce monde, d'ailleurs ? Nul ne pouvait les voir, à part celle qui donnait vie à cette musique par la magie de son violon et de son talent. Il y avait bien longtemps que plus personne ne venait se recueillir sur leur tombe, que leurs noms n'étaient plus que des inscriptions sur un arbre généalogique, que l'on n'adressait plus de prière en leur mémoire. Bien longtemps qu'ils étaient séparés. "Jusqu'à ce que la mort vous sépare..." ils ne savaient pas à quoi ils s'engageaient lorsque, jeunes et éperdus, ils s'étaient dit oui. Mais ils n'auraient pas souhaité autre chose, car l'amour avait empreint chaque instant de leur vie terrestre, et encore aujourd'hui, lorsque cette étrangère au violon magique jouait pour eux, ils se précipitaient dans les bras l'un de l'autre. Un bref instant, ils se retrouvaient grâce à elle, et la jeune femme se sentait transportée.  C'était un moment hors du temps, hors des tourments, un rêve éveillé qu'elle contribuait à façonner par ses notes. Aislinn accéléra la mélodie, et ils tournoyèrent de plus en plus vite, enlacés. Lorsque les dernières notes vibrèrent, ils s'immobilisèrent et se tournèrent vers la violoniste.

Reviendrez-vous? demanda une voix à peine audible, comme un souffle de vent venant caresser les oreilles d'Aislinn.

Je reviendrai, promit la jeune femme.

Un sourire flotta sur les visages translucides, et les amants fantômes échangèrent un long baiser. Leurs silhouettes évanescentes disparurent lorsque l'archet quitta les cordes, et Aislinn laissa retomber ses bras. Le violon sur les genoux, elle contempla la tombe face à elle. Carys et Aidan O'Connor lui prouvaient chaque fois que l'amour existait, par-delà la mort même, lui redonnant foi en l'avenir. Aislin rangea le violon dans l'étui, s'émerveillant encore une fois de ce qu'un simple instrument pouvait provoquer, et se leva.

Ce fut d'un pas léger que la jeune femme quitta le cimetière.

Requiem For A Dream~Night of The Violin {♫"La ViOLONi$Te"♫}