Le sujet d'inspiration musicale du mois d'octobre sur l'Antre des mots est un extrait du magnifique spectacle Lord of the Dance (que j'ai eu la chance de voir il y a quelques années sur Paris, une merveille pour qui aime la musique et la danse irlandaises). Le rythme de la musique m'a d'abord fait penser aux landes brumeuses des bords de lochs (lacs) écossais, puis la rencontre pleine de complicité entre une jeune fille et un étalon, avec une chevauchée merveilleuse à travers les paysages d'Écosse. À votre tour, laissez-vous emporter par la musique et l'histoire qui en découle...

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur

 

cry of the celts- Ronan Hardiman

Gwenllian s'avança lentement, resserrant son châle autour de ses épaules. Il faisait frais, à cette heure matinale, et les rives du loch disparaissaient, çà et là, sous des nuages de brume. La jeune fille aimait s'asseoir au bord de l'eau pour regarder la nature s'éveiller. Elle marchait, silencieuse pour ne pas troubler le calme environnant, puis s'installait sur un rocher rendu plat par l'érosion. Elle avait alors une vue imprenable sur le loch et assistait au lever du jour.

Un bruissement la fit stopper net : on l'avait maintes fois mise en garde contre le danger qu'il y avait, pour une jeune fille, à errer seule dans la lande, loin du village. Mais Gwenllian n'avait pas peur : le cœur battant d'anticipation, elle attendit qu'il la rejoigne. Des bruyères émergea un étalon à la robe immaculée.

— Te voilà, souffla Gwenllian, éblouie comme toujours par son apparition.

Le cheval hennit doucement. Il était apparu devant elle, un matin clair, et depuis, chaque jour, ils se retrouvaient. Gwenllian ignorait d'où il venait, où il repartait lorsqu'elle rentrait. Il n'appartenait a priori à personne, pourtant il ne manifestait aucune crainte. La première fois, la jeune fille avait redouté qu'il s'agisse d'un kelpie, ce légendaire cheval d'eau qui, racontait-on, emportait des humains dans une longue chevauchée avant de les noyer dans les eaux des lochs... ou de les dévorer, c'était selon. La beauté de l'animal avait eu raison de ses réticences, et à ce jour, elle était toujours vivante, ce qui renvoyait ces histoires de kelpies au rang de légendes de bonnes femmes.

La jeune fille s'avança, l'étalon recula d'autant. Ils ne se quittaient pas du regard, et un sourire éclaira le visage de Gwenllian lorsqu'elle recula à son tour et que le cheval s'avança. C'était un jeu auquel ils se livraient chaque matin, un rituel auquel l'un et l'autre prenaient un grand plaisir. Elle avança plus vivement, et cette fois-ci, l'étalon blanc se déroba d'une pirouette gracieuse. Il se mit à trotter autour de la jeune fille, qui tournait sur elle-même pour le suivre du regard.

— Es-tu un kelpie, en dépit de tout ? demanda Gwenllian. Je n'imagine pas que tu puisses n'être qu'un cheval sauvage. Mais je suis terriblement jalouse de ton propriétaire, si tu en as un.

L'étalon hennit avant de secouer sa crinière. Il semblait danser tant ses foulées étaient légères, aériennes.

— Mais aucun homme sensé ne laisserait vagabonder un si bel animal, reprit Gwenllian, poursuivant son raisonnement.

Elle cessa de tourner sur elle-même. L'étalon continua son évolution avant de s'immobiliser. La jeune fille ne put réprimer un sourire lorsqu'elle l'entendit approcher dans son dos. Un souffle chaud souleva les cheveux échappés de sa tresse, puis l'étalon donna un petit coup de tête sur son épaule. Gwenllian se retourna, et cette fois-ci, le splendide animal ne chercha pas à se soustraire à son contact. Elle glissa la main le long de l'encolure, sous la crinière, avant de venir caresser les naseaux veloutés.

— Il est l'heure, murmura Gwenllian sans chercher à masquer la joie et l'impatience qui l'envahissaient.

Elle contourna l'étalon et, après s'être assurée de son accord, l'enfourcha. Ce n'était pas chose aisée que de monter sur un si grand animal, les jambes entravées par sa jupe qui plus est, mais il avait fait preuve d'une grande patience et au fil du temps, Gwenllian avait appris à coordonner ses gestes pour plus de fluidité.

À peine fut-elle installée que l'étalon partit au petit galop. La jeune fille se saisit de la crinière et accompagna les mouvements réguliers de sa monture, ses jupes relevées dénudant ses jambes, fouettées par l'air frais. Elle ne cherchait pas à le diriger, le laissant choisir leur itinéraire. Il accéléra l'allure jusqu'à traverser la lande au grand galop, sa cavalière couchée sur son encolure. Gwenllian éclata de rire et un hennissement lui fit écho. Elle adorait la sensation grisante de liberté que ces chevauchées lui procuraient. Lorsqu'ils parcouraient la lande à vive allure, comme en cet instant, le paysage défilait si vite qu'il en devenait flou. Gwenllian avait l'impression de voler. Après leur folle cavalcade, l'étalon blanc la ramenait toujours à l'endroit où ils s'étaient rencontrés, et elle se reposait sur sa pierre au bord de l'eau, saluant le lever du jour. Lui disparaissait, la laissant seule et échevelée, mais infiniment heureuse.

Ce jour-là, il choisit de faire le tour du loch. À l'est, les premiers rayons du soleil rougeoyaient. Qu'il vente ou qu'il pleuve, Gwenllian venait, mais les matins comme celui-ci étaient ses préférés.

— Plus vite ! s'exclama-t-elle, grisée.

L'étalon allongea encore sa foulée, et ils volèrent le long du loch. Soudain, le cheval fit un écart, déséquilibrant sa cavalière. Gwenllian n'eut que le temps d'apercevoir un mouton surgi devant eux, avant de chuter. Sa tête heurta violemment le sol et elle sombra dans l'obscurité.

 

Gwenllian gémit.

— Ouvre les yeux, fit une voix masculine.

La jeune fille souleva péniblement les paupières, les referma aussitôt, agressée par la lumière trop vive.

— Allez, un petit effort.

Cette voix lui était inconnue, songea confusément Gwenllian. Elle ouvrit les yeux, doucement, et cette fois-ci, sa vision se focalisa sur un visage étranger, mais si beau qu'elle se figea, incapable de détourner le regard.

— Enfin, soupira le jeune homme avec un sourire soulagé. J'ai bien cru que tu ne reviendrais jamais à toi.

Gwenllian voulut se redresser, mais retomba avec un gémissement, foudroyée par une douleur fulgurante. Portant la main à sa tête, elle sentit un bandage enserrant son crâne.

— Tu as une jolie plaie, expliqua l'inconnu. Les blessures à la tête saignent toujours beaucoup, heureusement, celle-ci est peu profonde au final.

— Qui êtes-vous ? demanda la jeune fille.

Penché au-dessus d'elle, il ressemblait à un ange, et Gwenllian craignit un instant d'être morte. Il avait les cheveux d'une blancheur étonnante pour un si jeune homme, et les yeux d'un bleu pâle translucide.

— Je m'appelle Kel, répondit l'étranger après une brève hésitation. Je t'ai soignée en attendant que tu reprennes conscience.

Pour la première fois depuis qu'elle était revenue à elle, Gwenllian prêta attention à leur environnement. Elle avait pensé, inconsciemment, qu'ils se trouvaient toujours sur la rive du loch, à l'endroit où elle avait chuté. Aussi fut-elle surprise de s'apercevoir qu'ils se trouvaient dans une cabane. La lumière qui l'avait éblouie à son réveil émanait d'une lanterne posée à quelque pas du lit sur lequel elle reposait. Cette fois-ci, lorsqu'elle se redressa, la douleur ne la terrassa pas.

— Combien de temps suis-je restée inconsciente ? s'affola-t-elle.

— Toute la journée. La nuit est tombée depuis plusieurs heures.

Gwenllian resta silencieuse un moment. Elle vivait seule depuis la mort de ses parents, et personne ne s'était sans doute aperçu de sa disparition. Un frisson la parcourut comme elle réalisait que sans Kel, elle aurait pu rester durant tout ce temps étendue sur le sol froid, à la merci de n'importe quel danger. Elle voulut se lever, mais elle avait présumé de ses forces et ses jambes se dérobèrent sous elle. Kel la rattrapa et la fit se rasseoir sur le lit.

— Je vais te raccompagner, mais ménage-toi, dit-il.

Gwenllian hocha la tête, un peu dépassée par les événements. Kel, qui s'était levé, revint avec une longue cape qu'il drapa sur les épaules de la jeune fille.

— Les nuits sont froides, dit-il dans un sourire.

— C'est l'Écosse, répondit Gwenllian en lui rendant son sourire.

Cette fois-ci, il la soutint lorsqu'elle se mit debout, et ils gagnèrent la porte de la cabane.

— Il va falloir marcher un peu, expliqua Kel. Je te porterai si tu te sens trop faible. Mais nous ne sommes pas loin du village.

— Je ne t'y ai jamais vu, souligna Gwenllian, levant la tête pour détailler celui qui l'avait sauvée.

Puisqu'il la tutoyait, elle avait, spontanément, fait de même. Elle se sentait bien en sa compagnie, en sécurité. Il émanait de cet inconnu quelque chose de posé, de rassurant.

— Je n'y vais jamais. Je suis un solitaire.

— Je suis navrée d'avoir troublé ta solitude.

— Il ne faut pas. Il me suffisait de te laisser au bord du loch, si je ne voulais pas être dérangé.

Gwenllian eut un petit rire et se détendit. Ils marchèrent en silence et elle fut surprise de constater à quel point ils étaient proches du village, en effet. Jamais elle n'avait entendu parler d'un homme vivant isolé et elle se demanda comment Kel pouvait vivre ainsi, et les raisons d'un tel choix.

— Nous sommes arrivés, dit-elle avec une pointe de regret, lorsqu'ils s'immobilisèrent sur le pas de sa petite maison.

La jeune fille regarda son sauveur. Elle ne savait quoi lui dire et un silence gêné s'installa.

— Merci, dit-elle enfin, songeant qu'elle était bien ingrate de ne pas lui avoir témoigné plus tôt sa reconnaissance.

Kel sourit avant de tourner les talons. Quelques secondes durant, Gwenllian le suivit du regard, la chevelure de neige tranchant dans la pénombre, mais bientôt, il se fondit totalement dans l'obscurité.

 

Il avait longuement hésité avant de venir s'agenouiller à ses côtés. Tout ce sang... il avait dû lutter contre ses instincts, exacerbés par le liquide rouge. Puis, il avait eu peur, jusqu'à ce que sa poitrine se soulève, signe qu'elle respirait. Durant un moment de terreur, il avait craint de l'avoir tuée. Un sourire désabusé étira les lèvres de Kel : tuer des humains, n'était-ce pas le propre de son peuple ? Il avait rompu avec les siens, choisissant l'exil, car il ne supportait plus ces morts inutiles.

Parvenu au bord du loch, Kel s'assit sur la roche plate sur laquelle Gwenllian venait s'installer, chaque jour. C'était là qu'il l'avait vue pour la première fois, un sourire heureux flottant sur son joli visage tandis qu'elle contemplait l'aube naissante. Il revenait, jour après jour, fasciné. Demain, il serait là également, avec l'espoir qu'elle viendrait en dépit de son accident. Il serait là et un jour, peut-être, il oserait lui avouer ce qu'il était : un kelpie. Mais surtout, un homme amoureux.

 

 

Ce texte a été développé à partir d'un petit poème que j'ai écrit dans un premier temps suite à l'écoute de cette musique :

 

Elle s'avance dans les brumes du petit matin,

Le cœur battant.

Comme chaque jour, il la rejoint,

L'étalon blanc.

 

Ensemble, ils jouent au soleil levant,

Complices au langage qui est le leur,

Ensemble, crinière au vent,

Ils galopent, insoucieux de l'heure.

 

Il pourrait être un kelpie,

Cheval d'eau sanguinaire des légendes,

Mais elle ne l'a pas fui,

Et ils parcourent la lande.

 

Un jour peut-être, il lui dira,

Ce qu'il est vraiment,

Un jour peut-être, elle saura,

Qu'il a un cœur aimant.

 

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