La geste des Exilés de Bettina Nordet

 

J'entends parler de ce livre depuis plusieurs mois mais je ne m'étais pas vraiment penchée sur son résumé, ma pal étant déjà assez démesurée. Et puis au Salon du livre de Paris, passant à côté du stand des Éditions du chat noir, je me suis laissée tenter. Lors de mon achat, j'ai appris que l'auteur serait en dédicace un peu plus tard dans la journée. Une rencontre agréable ! Pour tout dire, après lecture, j'ai presque du mal à concilier la gentillesse de l'auteur avec ce qu'elle fait subir à son héroïne! Mais quand on apprend à la connaître un peu, on se rend compte qu'elle est extrêmement sadique !

 

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Je suis flic, et à part une petite bizarrerie et un sérieux manque de sex-appeal dont je me passerais bien, ma vie est plutôt sympa. Mais un soir tout vole en éclat. Traquée par des types bizarres, je me retrouve baby-sittée par mon nouveau boss, un type beau à tomber aux instincts meurtriers peu rassurants, qui semble éprouver à mon égard une allergie aussi violente qu’inexplicable. Alors, telle Alice, je plonge dans le terrier du lapin blanc ; sauf que, dans mon cas, la curiosité n’y est pour rien : mon imbuvable garde du corps m’y a poussée. Bien décidée à retrouver ma vie et les miens, je rue dans les brancards, mais les échos d’une prophétie plus vieille que le monde pourraient bien finir par me rattraper et m’en empêcher. Je vais tout faire pour me sortir de ce guêpier, même si, je dois bien l’admettre, il y a quelques compensations : des beaux mecs comme s’il en pleuvait. Et dire que je me plaignais que mon carnet de bal était vide...
Pièce maîtresse d’une lutte de pouvoir immémoriale, entraînée au cœur d’un tourbillon de violence et de sang, Jana découvre peu à peu que tout ce qu’elle croyait savoir n’est qu’un leurre, et que la frontière entre les bons et les méchants n’est peut-être pas aussi tranchée que ce qu’en disent les traditions millénaires.

 

Parlons d'abord de la couverture : elle est réalisée par la talentueuse Alexandra V Bach, dont j'aime beaucoup le travail, et fait référence à une scène au cours de laquelle Jana fait un certain nombre de découvertes, même si elle ne parvient pas forcément à assembler toutes les pièces.

 

Cette chronique ne va pas être facile à écrire, car le roman est foisonnant et je ne veux surtout pas en dire trop, au risque de trop en dévoiler et de gâcher la surprise. Sachez juste que si vous vous attendez à une histoire classique avec créatures surnaturelles lambdas, vous allez être surpris. Si les 3 tomes sont tous de cet acabit, alors nul doute que cette série deviendra indéboulonnable de ma bibliothèque.

 

On entre donc dans le quotidien de Jana, 28 ans, flic à Marseille. Elle vient d'une famille aimante et est proche de son frère Lionel, même si ce dernier est toujours par monts et par vaux pour son travail. Côté vie sentimentale, c'est plutôt vide. Jana est jolie mais bizarrement, elle n'a jamais réussi à véritablement séduire les hommes, en dépit de ses efforts. Sa vie est relativement monotone, la seule chose étrange étant la réaction des pédophiles lorsqu'ils la voient entrer dans la salle d'interrogatoire : effrayés, ils se mettent aussitôt à table. On devine que cela a quelque chose à voir avec la toute première scène du roman...

L'arrivée de son nouveau supérieur marque un tournant pour Jana : beau comme un dieu, Kell de Monio la déteste, sans qu'elle sache pourquoi. Ce qui ne l'empêche pas de lui sauver la vie de façon assez brutale lorsque des hommes étranges se mettent brusquement à traquer Jana à travers la ville.

À partir de là, on se retrouve entraîné dans une course-poursuite qui va mener Jana en Australie, puis plus loin encore !

 

Le rythme de ce début de roman est effréné, pas le temps de souffler : poursuite dans des lieux déserts, fusillades à moto, commandos surnaturels...on se croirait dans un film ! Jana tombe de Charybde en Scylla (enfin, elle fait référence à Alice au Pays des Merveilles et se demande quand elle va se retrouver avec la robe bleue et le ruban dans les cheveux) et n'a d'autre choix que de faire confiance à Kell, même si cela semble une mauvaise idée. L'auteur parvient à maintenir une véritable tension tout au long des 400 pages du roman, nous réservant constamment des surprises et nous entraînant dans un univers étonnant, à la fois complexe et maîtrisé. Elle parvient, à partir de créatures déjà vues dans de nombreux romans bit-lit, à nous livrer un monde novateur. Il y avait belle lurette que je n'avais pas dévoré ainsi un livre, malgré un petit passage où je me suis sentie aussi perdue que Jana, lorsque Mébahel l'archiviste raconte l'histoire et les légendes de son peuple. Tous ces noms, toutes ces strates de la société à mémoriser...

Il n'y a pas de romance à proprement parler. Certes, il y a de la sensualité, et de nombreux mâles ma foi à se pâmer, on devine que Kell pourrait avoir une place à prendre, cependant les rebondissements malmènent la notion d'amour romantique. La haine l'emporte sur un éventuel sentiment tendre. Je dis bien éventuel parce qu'il n'est pas évident de démêler tout ça, Kell n'étant pas homme à se livrer et n'agissant clairement pas selon son cœur (en a-t-il un?).

 

Jana est une héroïne à laquelle on s'attache. C'est une jeune femme moderne, avec ses complexes, à la fois forte et fragile, on peut s'identifier à elle au début du roman. Moins à la fin, car l'évolution est impressionnante ! Face à tout ce qui lui tombe dessus, elle fait preuve d'un sens de l'humour noir qui m'a souvent fait sourire : la reine du sarcasme, c'est elle.  Pas de langue de bois pour notre héroïne. Elle jure, elle distribue des coups de genoux bien placés, elle tempête, elle pleure, elle plie, se redresse, contre-attaque. La langage ne m'a pas dérangée, car Jana est spontanée et elle s'adapte à ses interlocuteurs. C'est une femme de son temps qui ne mâche pas ses mots.

Pourtant, elle n'est pas une super-héroïne, et si elle n'attend pas passivement qu'on vienne la défendre, elle prend vite conscience de sa faiblesse face à un ennemi qui s'avère surnaturel. Jana est pleine de ressources, même s'il lui arrive à plusieurs reprises d'agir sur des impulsions qui la plongent dans des situations dramatiques et nous feraient lever les yeux au ciel. Mais elle apprend de ses erreurs. Dans la dernière moitié du livre, elle adopte les ruses de ses ennemis, anticipant, plaçant ses pions, quitte à faire des choses qui la répugnent. Moins de confrontations physiques mais davantage de réflexion. Comme elle le dit elle-même, elle fait partie de la race des survivants et de fait, Bettina Nordet n'épargne pas son héroïne.

 

L'une des raisons qui fait que le lecteur est toujours sur le qui vive, ce sont les personnages, ambigus. Très vite, on s'aperçoit que tous en savent long et cachent des choses à Jana. Certains « amis » paraissent presque trop gentils pour être honnêtes, tandis que l'on se prend à apprécier ceux qui a priori sont des ennemis.

Il y a Kell, principalement. Son hostilité, pour ne pas dire sa méchanceté, fait que l'on se demande bien pourquoi il risque sa vie pour Jana ! Il la protège, mais trouve toujours le moyen de lui en faire baver en même temps. Clairement, le personnage n'est pas sympathique, mais il est séduisant. Ce côté homme insensible dévoué à sa mission m'a rappelé le personnage masculin de la série Belladone, de Michelle Rowen. Peu à peu, Jana parvient à grappiller quelques éléments sur cet homme, même si l'essentiel reste hors de sa portée. Il est intéressant de voir à quel point la facette de sa personnalité qu'il montre à Jana est différente de celle connue de ses « amis ». Pourtant, les pièces se mettant en place, on arrive à concilier ce côté dur et insensible avec les plaisanteries sur CK de Phen (vous comprendre en lisant le livre) . Kell n'est clairement pas humain, pourtant il a des faiblesses. Difficile de déterminer ce qu'il est avant de découvrir la raison qui le pousse à protéger Jana, et là, on peut dire qu'on comprend pourquoi il la hait !

 

Phen, Lauriah, Véhuiel, Reyiel, Mayron... côté personnages ambigus, on est servi ! Chacun cache quelque chose, reste à déterminer leurs motivations et à savoir qui est du côté de Jana et qui cherche à se servir d'elle. Je ne m'attarderai pas sur eux afin de ne pas spoïler. Sachez juste que Jana est au cœur d'une prophétie qui fait d'elle une personne très convoitée, que beaucoup cherchent à manipuler dans leur intérêt. Derrière les sourires, l'amabilité, les courbettes, Jana va devoir apprendre à distinguer l'hypocrisie, la cruauté et faire le tri entre ses vrais alliés et ceux qui cherchent à la manipuler. Ces rapports de méfiance font qu'aucun personnage ne sort vraiment du lot, même si chacun à tour de rôle prend une place importante dans l'histoire, nous faisant ressentir avec plus d'acuité encore la solitude de l'héroïne, qui se méfie de tout et de tous. Habituellement, je ne suis pas fan des intrigues politiques dans les livres, mais là, c'est tout simplement passionnant.

 

La fin est incroyable, je suis tombée des nues, pourtant, la question est logique au vu de la mythologie exploitée par l'auteur. Mais quelle surprise ! J'avoue que j'ai craint pour Jana (ou Yanaël, comme on s'obstine à l'appeler) et je me suis demandé comment j'allais pouvoir appréhender un tel retournement de situation si les choses allaient jusqu'au bout. Je dois dire que j'attends de me procurer la suite avec impatience, car je sens que Bettina Nordet n'a pas fini de malmener son héroïne, et qu'il reste encore bien des révélations à faire sur les personnages.

 

Je me suis bien sûr posé des questions sur le titre de la série : si le sous-titre Pacte obscur est assez vite compréhensible, il m'a fallu malgré tout retourner voir la définition de La geste... mes lointaines études de lettres m'ont laissé quelques notions, je savais donc qu'il y avait une référence médiévale, mais pour le reste … pas de poème ici, mais une sacrée épopée effectivement qui prend sa source dans une mythologie à la fois familière et pourtant tellement loin des clichés. Je suppose que là aussi, ce titre continuera à prendre sens au fil des deux prochains tomes, car ce premier tome met les choses en place.

 

En résumé, jetez vous sur ce roman, moi je vais de ce pas me procurer le tome 2!

 

 

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