Pour ce mois d'avril, j'ai décidé de lier le sujet Image inspiratrice et celui Musique inspiratrice, proposés sur le forum l'Antre des Mots. L'idée s'est imposée d'elle-même en découvrant l'image et en écoutant la musique.

 

Quelques petites précisions avant lecture :

- Morrigan est la déesse guerrière des Celtes.

- On la décrit souvent comme rousse, vêtue de rouge, montée sur un char rouge tiré par un cheval rouge.

- Sur le champ de bataille, elle peut tour à tour inspirer peur ou courage aux guerriers

- Enfin, elle possède une fiole contenant une potion magique.

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

livres10

 

Son père lui avait toujours interdit de toucher aux livres anciens qui trônaient sur les étagères de la bibliothèque. Ils étaient précieux. Ils étaient fragiles. Trop précieux, trop fragiles pour qu'on laisse n'importe qui les manipuler. Surtout elle, si maladroite, si peu soigneuse ! Énora trouvait ces livres anciens fascinants, mais inutiles, et ne comprenait pas l'intérêt de posséder des livres et de ne jamais les sortir des rayonnages. Elle avait bien tenté, à une ou deux reprises, d'en attraper un pour y jeter un coup d'oeil, mais à chaque fois, elle s'était fait surprendre avant de véritablement se plonger dans l'ouvrage choisi au hasard.

Les choses allaient changer, cependant : son père avait fait appel à un expert en langues anciennes afin qu'il l'aide à traduire certains de ces documents. Énora espérait obtenir l'autorisation de regarder de plus près les merveilleux incunables. Encore faudrait-il que la jeune fille parviennent à se concentrer. Depuis quelques jours, elle entendait des murmures incessants.

« Viens à moi » chuchotait une voix presque imperceptible. Interrogés, les membres de sa famille avaient nié entendre ces trois mots. Énora avait vite cessé d'en parler, de crainte d'inquiéter les siens. La jeune fille tentait d'ignorer cet appel étrange, mais ce dernier se faisait lancinant, insistant.  « Viens à moi », répétait la voix dans un souffle. Rien ne semblait pouvoir la faire taire. Elle hantait Énora, jour et nuit, la privant de sommeil. Épuisée, la jeune fille avait les yeux cernés. Ce soir-là, elle monta se coucher tôt et sombra dans un sommeil agité sitôt sa tête posée sur l'oreiller.

Bien des heures plus tard, elle rouvrit les yeux. À sa grande stupeur, elle ne se trouvait plus dans son lit, ni même dans sa chambre. Ses pas l'avaient conduite dans la bibliothèque. Comment était-elle arrivée là ? Jamais encore Énora n'avait souffert de somnambulisme ! Pourtant, elle se tenait au milieu de la bibliothèque et n'avait aucun souvenir d'avoir quitté son lit pour venir dans cette pièce. La voix dans son esprit se faisait plus forte, plus pressante. « Viens à moi ». Énora hésita, partagée entre l'envie de tourner les talons pour se réfugier dans sa chambre, familière, rassurante, et la curiosité emplie de crainte qui faisait courir des frissons sur sa peau.

Un pas. Un autre. Lentement, la jeune fille s'avança vers une étagère et elle fut récompensée par l'étrange sensation de rendre la voix heureuse.  « Viens à moi, oui, viens à moi », dit celle-ci, et Énora aurait pu jurer qu'elle souriait en prononçant ces mots.

Soigneusement alignés, les livres reliées de cuir se ressemblaient tous. Pourtant, Énora fut attirée, irrésistiblement, par l'un d'entre eux. Elle le prit avec précaution, le cœur battant, et le contempla.

  • Comme c'est étrange, murmura la jeune fille pour elle-même. Je vois le moindre détail de ce livre alors que la pièce est plongée dans le noir.

Rêvait-elle ? Énora se pinça, grimaça. Elle était bel et bien éveillée. La jeune fille reporta son attention sur le livre qu'elle tenait à deux mains. C'était un ouvrage lourd, épais. La couverture était en cuir, un cuir luisant parcouru de motifs dont elle pouvait suivre le relief du bout des doigts. « Le livre de Morrigan », déchiffra la jeune fille. Une nouvelle fois, Énora s'étonna : les mots étaient manifestement écrits dans une langue étrangère, pourtant elle les déchiffrait avec autant de facilité que si le titre avait été écrit en français.

La voix dans sa tête s'était tue. Elle s'éleva à nouveau, si proche qu'Énora regarda autour d'elle, persuadée qu'elle allait trouver quelqu'un à ses côtés. « Lis-moi. Donne-moi vie ». Comment résister à une telle demande ? Énora mourrait d'envie de découvrir ce que le livre contenait de si extraordinaire. Fébrile, la jeune fille posa l'ouvrage sur une petite table et l'ouvrit. Une exclamation étouffée lui échappa.

  • Ça par exemple !

Le livre était creux. Les pages, collées les unes aux autres, avaient été évidées en leur centre afin de ménager un petit espace, dans lequel trois clefs anciennes, ouvragées, reposaient...

Énora passa un doigt tremblant sur les clefs, s'attendant presque à les voir disparaître. Quel était ce mystère ? Une nouvelle fois, la jeune fille se demanda si elle n'était pas en train de rêver.

L'une des clefs paraissait plus brillante que les deux autres.  Énora s'en saisit et sentit comme une douce chaleur l'envahir, remontant du bout de ses doigts pour se répandre ensuite dans tout son corps. La clef luisait doucement, émettant une lumière sur la peau de la jeune fille.

  • Libère-moi, chuchota la voix.

  • Comment ? se surprit à répondre Énora

  • Ouvre la porte du temps.

Le livre se referma dans un claquement sonore, faisant sursauter la jeune fille. Ses yeux s'écarquillèrent en découvrant la couverture. Là où, quelques instants auparavant, s'entrelaçaient des signes étranges, se trouvait à présent ce qui ressemblait étrangement à une serrure. Énora regarda alternativement la clef et le livre. Cela semblait si évident... Comme mue d'une volonté propre, la main de la jeune fille s'avança et elle inséra la clef. Celle-ci s'adaptait parfaitement. Énora la fit pivoter, un déclic se produisit et la jeune fille se sentit soudain aspirée par un vent tourbillonnant. Elle voulut crier, lutter, mais le tumulte était tel que sa voix se perdit dans le fracas du vent. Son corps lui parut lourd, ses gestes comme ralentis. Elle avait perdu ses repères, ne savait plus où elle se trouvait, les tourbillons qui la cernaient lui masquant son environnement.

  • À l'aide ! hurla-t-elle.

Elle se sentait tomber, une chute vertigineuse qui dura si longtemps qu'elle eut le temps de se demander, horrifiée, si l'atterrissage serait douloureux.

Tout cessa brusquement. Il n'y avait plus de bruit, hormis son souffle précipité, entrecoupé de sanglots.

 

Musique Inspiratrice : Omnia, Morrigan

 

  • Nous avons réussi ! s'exclama une voix féminine.

Hébétée, Énora ouvrit les yeux et se souleva péniblement. Tout autour d'elle, formant un vaste cercle, se tenaient des femmes à l'allure étrange. En retrait se tenait un homme, un colosse, dont elle ne pouvait distinguer les traits. Les femmes la regardaient, certaines avec fascination, d'autres avec joie, d'autres encore avec un soulagement manifeste.

  • Où... où suis-je ? demanda Énora d'une voix éraillée d'avoir trop crié.

  • Bienvenue chez toi, Morrigan, fit celle qui, par son allure et son charisme, semblait être la meneuse du groupe.

  • Morr... vous faites erreur, balbutia Énora.

  • Non Morrigan, répondit la femme avec bienveillance. Il n'y a pas d'erreur possible. Nous t'avons appelée, nous t'avons espérée. Et te voilà, parmi nous. Un miracle !

Énora, muette de saisissement, contempla l'une après l'autre ces femmes étranges. Atterrée la jeune fille comprit qu'elles la prenaient vraiment pour un miracle. Cette...Morrigan.

Énora se releva avec précautions. La tête lui tournait, son corps était perclus de douleurs, ses mains écorchées. Elle s'absorba un instant dans la contemplation étonnée de sa tenue. Quand cette longue robe rouge avait-elle remplacé sa chemise de nuit ? Ses longs cheveux retombèrent autour de son visage et un frisson parcourut la jeune fille : ses cheveux n'étaient pas si longs, habituellement, et certainement pas de ce roux ardent, presque rouge !

  • Je ne comprends pas, murmura-t-elle en regardant, d'un air implorant, la femme qui avait parlé, en quête de réponses, d'explications à cette situation irréelle.

  • Tu es l'incarnation de Morrigan, la déesse guerrière.

  • Pourquoi moi ? demanda vivement Énora.

Elle, une déesse guerrière ? La jeune fille fut saisie d'un fou-rire nerveux.

  • Le sang de la déesse coule dans tes veines. Nous avons besoin de toi. D'elle. De sa force, de sa magie.

La femme s'apprêtait manifestement à aller plus loin dans ses explications quand elle fut interrompue.

  • Plus tard, Sorcha, intervint une autre femme, au visage ridé et aux cheveux blancs. La pauvre enfant vient à peine d'arriver. Laissons-lui un peu de temps avant de tout lui raconter.

Elle vint passer un bras autour de la taille d'Énora, lui adressa un sourire chaleureux.

  • Viens petite. Je ne connais pas de meilleur remède à tous les soucis qu'une bonne tasse de thé.

Énora se laissa entraîner, un peu abasourdie, notant au passage que Sorcha se penchait pour ramasser quelque chose. Le livre ! Avait-il été aspiré en même temps qu'elle ?  Les femmes se présentèrent pendant qu'elles cheminaient. La jeune fille ne retint que deux noms : Sorcha, et celle qui la guidait avec une douceur maternelle non dénuée de fermeté, Auregwenn. L'homme les précédait, ombre massive, inquiétante, et étonnamment silencieuse pour un être de ce gabarit. Bien qu'il n'ait prononcé aucun mot et qu'elle n'ait pas vraiment pu distinguer ses traits, il semblait à Énora qu'il lui était résolument hostile.

Elles quittèrent la lande pour gagner, à la lueur de torches, un village plongé dans la pénombre.  Elles pénétrèrent dans une maison de dimensions modestes. Les femmes se serrèrent dans l'unique pièce, observant la nouvelle venue avec curiosité. Énora, de son côté, commençait à sortir de sa stupeur et remarquait des détails qui semblaient indiquer qu'elle rêvait, tout simplement : les vêtements, la rusticité des meubles, l'absence de technologie. Même les odeurs semblaient différentes. Et puis, il y avait cette robe rouge sang apparue comme par magie, sans parler de ses cheveux...

C'était un rêve, décréta intérieurement la jeune fille. Un rêve curieux, étrangement réaliste, mais un rêve tout de même. Elle se détendit, décidée à laisser le songe se dérouler, curieuse de voir comment les choses allaient évoluer. Jusqu'où son imagination allait-elle l'entraîner ? Amusée, Énora regarda droit dans les yeux le seul homme de l'assemblée.  Il la toisait de toute sa hauteur. Les lueurs vacillantes des torches jetaient sur son visage des ombres mouvantes qui le rendaient presque menaçant. Il n'était pas beau, mais il y avait quelque chose d'indéniablement attirant en lui. En cet instant pourtant, il semblait presque... en colère. Qu'avait-elle bien pu faire pour provoquer une telle réaction alors qu'ils ne se connaissaient même pas ?

  • Cette gamine ne peut pas être Morrigan, dit-il sans attendre que l'eau destinée au thé soit chaude.

  • Pourquoi ? lança Énora avec défi, devançant les autres femmes.

  • Regardez-vous.

Énora passa les mains dans ses longs cheveux pour les repousser derrière ses épaules. Ils étaient doux et étonnamment tièdes, comme animés d'une flamme intérieure. En temps normal, elle se serait faite petite face à pareil colosse, mais c'était son rêve et cela la rendait audacieuse.

  • J'aime beaucoup cette robe, dit-elle avec un sourire séducteur.

Elle tournoya sur elle-même avant de faire à nouveau face à l'homme, le dos droit, le menton fièrement levé, mains sur les hanches.

  • Elle va s'évanouir avant même le début de la bataille, prédit le guerrier, se tournant vers Sorcha.

  • Je n'en suis pas persuadée. Elle est Morrigan. Elle a répondu à notre appel, rappela calmement Sorcha.

  • Il y a belle lurette que votre coven de sorcières n'a pas organisé de cérémonie aussi importante, contra l'homme.

  • Nous savons ce que nous faisons ! riposta Auregwenn, piquée au vif.

  • Excusez-moi, intervint Énora. Vous parlez de bataille. J'espère que vous ne comptez pas sur moi pour brandir l'épée ?

  • Bien sûr que non, la rassura Auregwenn. Ton rôle sera autre.

Sorcha posa le livre de Morrigan sur une table de bois avec des gestes empreints de révérence.

  • Cet ouvrage contient la clef de la survie de notre peuple, expliqua la sorcière. À l'aube commencera une grande bataille qui nous opposera aux armées ténébreuses. Sans toi, Morrigan, nous ne vaincrons pas.

  • Armées... ténébreuses ? répéta la jeune fille, soudain moins sûre d'elle.

  • Les démons cherchent à sortir de leur monde souterrain. Nous représentons le dernier rempart protégeant le monde, expliqua Sorcha. Nous avons levé une armée nombreuse et puissante, mais nous avons besoin de Morrigan, la déesse guerrière, pour la mener à l'assaut.

Énora se sentit blêmir. Le tour pris par son rêve lui déplaisait, un frisson la parcourut comme la peur s'insinuait en elle.

  • Mais... je ne peux pas mener une armée !  protesta-t-elle après quelques secondes. Je ne saurais même pas comme faire, même si je le voulais !

  • Shawn s'en chargera, la rassura Auregwenn en désignant l'homme, qui observait la scène en silence. Tu seras là comme symbôle, pour galvaniser les troupes, donner aux hommes le courage d'affronte l'ennemi.

  • Mais comment ?

  • Le livre contient toutes les réponses, fit Sorcha en poussant l'ouvrage vers Énora.

« Ouvre-moi » souffla la voix désormais familière. Énora regarda ceux qui se tenaient autour d'elle, mais personne ne semblait entendre. L'homme – Shawn – ne la quittait pas du regard, comme pour la mettre au défi. Elle n'était pas Morrigane. Il n'y avait aucun défi à relever !

« Je t'aiderai », murmura, douce caresse, la voix. Énora réprima l'irrésistible envie de fuir qui l'animait. Où serait-elle allée, de toute façon ? Elle se dirigea vers le livre qu'elle ouvrit, se demandant comment deux clefs pourraient l'aider à « galvaniser les troupes ». Une bourrasque agita ses longs cheveux rouges tandis qu'une lumière vive émanait du livre. Les exclamations des femmes étouffèrent celle d'Énora : dans le creux du livre reposait à présent une fiole qui semblait faite de verre.

  • La fiole de Morrigane, murmura Sorcha éblouie.

Qu'était-elle censée en faire ? s'interrogea Énora. Après avoir sollicité du regard son autorisation, Sorcha prit délicatement la fiole.

  • Nous donnerons une goutte de ce liquide magique à chaque guerrier, qui gagnera ainsi en force et en courage.

Énora réprima un fou-rire nerveux comme l'image incongrue d'Astérix et Obélix s'imposait à elle.

  • L'aube se lèvera bientôt, intervint Shawn. Il est temps de la présenter aux hommes, pour qu'ils constatent par eux-mêmes que Morrigan est parmi nous.

Il semblait toujours dubitatif, mais à quelques heures de la bataille, sans doute jugeait-il stérile de remettre en doute les affirmations des sorcières.

On entraîna Énora hors de la maison, jusqu'à une vaste plaine envahie par une foule d'hommes en armes. Un silence étrange régnait sur les lieux, en dépit du nombre d'hommes. Shawn souleva brusquement Énora et la hissa sur un char rouge.

  • Morrigan ! dit-il d'une voix forte qui porta loin.

La clameur qui jaillit de milliers de  poitrines fit vaciller la jeune fille. Affolée, elle regarda autour d'elle, en quête d'une issue. Son regard croisa celui de Shawn.

  • Je ne peux pas faire ça ! dit-elle d'une voix sourde, les yeux écarquillés par l'angoisse.

  • Mais si, répondit tranquillement le guerrier avec un sourire.

 

Les préparatifs se poursuivirent à un rythme effréné, pourtant, tout semblait se dérouler selon une chorégraphie bien orchestrée. Chacun connaissait son rôle, personne ne prononçait un mot inutile. Bientôt, l'armée se mit en route. Énora, debout sur son char rouge, regarda les hommes qui s'avançaient sans hésitation à la rencontre des armées ténébreuses, la saluant avec respect au passage. Elle offrait une vision saisissante, avec ses cheveux rouges, sa robe écarlate, montée sur ce char couleur de sang tiré par un puissant alezan dont la robe elle-même prenait des reflets rougeoyants sous les premières lueurs de l'aube. Les guerriers n'avaient pas mis en doute son identité. Pour eux, qui s'apprêtaient à affronter les démons, elle était Morrigan, la déesse guerrière, venue les soutenir dans leur combat.

Un calme étrange s'était emparé d'Énora. Elle avait réalisé qu'elle n'évoluait pas dans un rêve, mais dans une autre réalité. Un autre temps. Un autre pays. Elle n'avait pas le droit de leur dire qu'elle n'était pas leur déesse, pas si près de l'échéance fatale. Si sa seule présence pouvait aider ces hommes braves et loyaux, alors elle jouerait le rôle qu'on lui avait attribué. Elle n'avait plus qu'à espérer que cette imposture ne s'achèverait pas dans un bain de sang. Jamais elle ne pourrait vivre avec un tel poids sur la conscience.

Shawn lui adressa un signe de tête avant de se porter à l'avant des troupes, qu'il mènerait à l'assaut. Le cœur de la jeune fille se serra : il serait en première ligne et prendrait de plein fouet la première vague ennemie. Il allait au devant d'une mort certaine, pourtant rien ne trahissait une quelconque appréhension.

Enfin, le soleil se leva. Des ombres frémirent à l'horizon. Les démons. La plaine était verdoyante, silencieuse, enchanteresse. L'instant d'après, c'était le chaos. Les hurlements retentissaient, le sang coulait à flot, la terre se teintait de rouge. Immobile sur son char, Énora contemplait l'horreur qui se déroulait sous ses yeux.

  • Jamais ils ne les vaincront, murmura-t-elle.

Un démon tombait sous les coups des hommes, dix autres surgissaient. Les créatures submergeaient les guerriers.

  • Il le faut, il le faut ! fit Auregwenn avec désespoir.

Les sortilèges des sorcières avaient vite été épuisés, ralentissant à peine la progression des démons. Les femmes ne pouvaient plus que contempler le massacre. Un sentiment de révolte naquit en Énora Elle était là, sur son char, poupée inutile... elle pouvait certainement faire quelque chose pour que la bataille tourne favorablement pour l'armée de Shawn ! Il était sans doute mort, à l'heure qu'il était.

Énora contint ses larmes de rage et de frustration.

Soudain, elle s'empara du livre de Morrigan, l'ouvrit d'un geste brusque. Une véritable tempête sembla surgir de l'ouvrage, des tourbillons prirent forme, montant toujours plus haut vers le ciel. Les cheveux tordus sous la violence du vent, Énora regardait la tornade. Un sourire éclaira soudain son visage. Elle n'avait pas besoin que le livre lui donne des instructions. Le livre de Morrigan. Elle était Morrigan... un grand éclat de rire la secoua et, d'un geste gracieux, la jeune fille dirigea la tempête sur le champ de bataille. La tornade, répondant à son injonction, parcourut la plaine, les hurlements du vent couvrant ceux des hommes terrifiés et des démons.  Le vent s'engouffra dans les narines, les gorges, des soldats des ténèbres, les réduisant à néant en quelques secondes à peine. Quelques-uns, parmi les derniers sortis des Enfers, parvinrent à retourner dans leur gouffre, l'image d'une femme toute de rouge vêtue, ses cheveux éparpillés autour d'elle comme une couronne flamboyante, riant à gorge déployée, imprimée à jamais dans leur esprit en déroute.

Le vent retomba aussi brusquement qu'il s'était levé. Le silence s'abattit sur le champ de bataille. Il fallut de longues minutes aux combattants pour oser se redresser, se relever, et réaliser que les démons étaient vaincus. Les regards se tournèrent vers celle qui se tenait sur le char rouge, les cheveux emmêlés. Des vivas s'élevèrent, encore et encore, le nom de Morrigan fut scandé. Lorsque Shawn, couvert de sang, s'avança jusqu'au char, il ne put réprimer un sourire moqueur. La jeune fille semblait complètement sous le choc.

  • Je ne suis pas Morrigan, dit-elle à mi-voix.

  • C'était pourtant bien imité.

Énora descendit du char, cramponnée à son livre. Un frémissement agita l'air autour d'elle. La robe rouge se transforma en une longue chemise de nuit blanche. Les longs cheveux rouges reprirent leur teinte châtaine, leur longueur normale.

  • Je suis juste Énora, insista la jeune fille.

  • Et il est temps que tu rentres chez toi, intervint Sorcha. Si tu ne repars pas avant le coucher du soleil, tu resteras coincée ici à jamais.

Énora réalisa alors qu'au loin, l'astre descendait. La bataille avait donc duré toute une journée ? Elle avait l'impression de sombrer dans la folie.

  • Comment vais-je faire pour rentrer ? demanda-t-elle, affolée.

  • Le livre contient la clef, répondit gentiment Auregwenn.

  • Adieu Morrigan, fit Sorcha.

Énora baissa la tête, contempla le livre. Elle l'ouvrit, se saisit de l'une des deux clefs. Le livre se referma dans un claquement, révélant la serrure. Elle inséra la clef.

  • Adieu... Énora, fit Shawn.

Cette fois-ci, Énora n'eut pas peur, en dépit de la violence des éléments. Elle cligna des yeux, stupéfaite de se retrouver là où toute cette folle histoire avait commencé : dans la bibliothèque familiale.

Les premières lueurs de l'aube éclairaient la pièce. Le livre luisait doucement. La jeune fille l'ouvrit, s'interrogeant. La dernière clef – la plus petite – brillait dans son curieux écrin.

  • À quoi sert-elle ? murmura Énora en la prenant délicatement.

  • C'est la clef de ton cœur, souffla la voix, avant de s'éteindre.

Étreignant la clef, Énora tourna les talons. Le sommeil s'était emparé d'elle, ses pas la ramenant à sa chambre. Au matin, elle n'avait plus le moindre souvenir des événements de la nuit. Elle fronça les sourcils en découvrant une jolie clef ouvragée, pendant au bout d'une chaîne à son cou.

Son père fut tout aussi surpris de découvrir l'un de ses précieux livres abandonné sur une table, grand ouvert sur une illustration représentant une femme, belle et fière, guidant les éléments au milieu d'un champ de bataille.

  • Je commencerai par cet ouvrage, fit l'homme qui l'accompagnait, passant une main prudente sur l'illustration.

  • J'ignore qui est cette femme, mais je serais heureux de découvrir son histoire, rit le père d'Énora.

  • Morrigan, murmura l'homme, captivé.

  • Ah, voici ma fille ! Énora, je te présente le docteur Shawn Eyre, que j'ai engagé pour traduire certains de mes livres.

La main d'Énora vola à son cou pour toucher la clef. Plus tard, lorsqu'il raconterait cette première rencontre, son père jurerait que les deux jeunes gens avaient tout simplement semblé frappés par la foudre. Comme s'ils se reconnaissaient...