La musique inspiratrice du mois de mars sur le forum l'Antre des mots est une composition de René Aubry, Séduction.

Voici le texte que j'ai écrit suite à l'écoute de cette mélodie , n'hésitez pas à l'écouter tout en lisant, il suffit de cliquer sur le lien : Séduction, René Aubry

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Intimidée, Grâce pénétra dans le studio de danse. Elle peinait encore à croire à sa chance... Non, ce n'était pas de la chance, rectifia-t-elle intérieurement, mais le fruit d'un travail acharné. Des années de labeur, de rigueur, de discipline, l'avaient amenée là.

Quelle n'avait pas été la surprise de Grâce lorsqu'elle avait été promue au rôle tant convoité de soliste principale ! Elle quittait l'anonymat du corps de ballet pour devenir celle qui incarnerait Daphné, le personnage principal du nouveau ballet de Nicolaï Konstantinov ! Des noms avaient circulé, mais jamais le sien. On lui reconnaissait un immense talent, mais discrète, Grâce n'avait jamais cherché à se faire remarquer. Du moment qu'elle pouvait danser, elle était heureuse.

La compagnie fondée par Nicolaï Konstantinov était réputée. Formé par les plus grands des ballets russes, il était tout à la fois le danseur vedette et le chorégraphe de la troupe. Exigeant, travailleur, il n'était pas connu pour se montrer loquace. C'était un homme solitaire, dont on ne savait pas grand chose, en vérité, ce qui faisait soupirer les membres féminins de la troupe. Plus d'une lui avait fait les yeux doux, en vain. Il ne vivait que pour la danse et semblait totalement ignorer à quel point il était séduisant. Cela convenait à Grâce : danser était son unique passion.

Les premières répétitions avaient été effectuées dans un climat calme, un silence quasi religieux troublé uniquement par les consignes de Nicolaï. Il l'observait, rectifiait une position et Grâce se pliait sans rechigner à chacune de ses demandes. Elle détestait les divas. Les caprices et les plaintes n'avaient pas leur place dans la vie d'une danseuse classique.

— J'ai décidé de modifier la danse de Daphné, annonça un jour Nicolaï, tandis qu'ils faisaient une courte pause.

— Pourquoi ? demanda Grâce, qui massait ses pieds éprouvés par les pointes.

— Tes arabesques sont extraordinaires. J'en veux plus dans ce passage.

La danseuse rougit, ravie. Nicolaï ne complimentait que rarement ses danseurs, se contentant généralement d'exprimer sa satisfaction par « bien ».  Grâce aurait pu jurer qu'un mot comme « extraordinaire » ne faisait pas partie du vocabulaire du maître de ballet. Ce jour-là n'était pas un jour comme les autres, car Nicolaï conclut la séance par un nouveau compliment qui laissa la jeune femme bouche-bée.

— Tu portes bien ton prénom.

Elle resta longtemps à fixer la porte par laquelle il disparut sitôt cette phrase lancée.

 

Les répétitions se poursuivirent et bientôt, ils ajoutèrent le pas de deux aux solos de la jeune fille. Grâce attendait avec crainte et impatience ce moment de la chorégraphie. Danser pour Nicolaï Konstantinov était un privilège, danser avec lui... un rêve. Au fil des répétitions, un trouble nouveau était né en elle, un émoi que seuls la voix de Nicolaï, sa présence, son regard, suscitaient. Elle ne valait guère mieux que ses camarades, à soupirer ainsi à chaque fois que l'homme posait son regard sombre et indéchiffrable sur elle ou lui adressait quelques mots. La jeune femme attendait ces moments où ils se retrouvaient tous les deux, une étrange langueur l'envahissait et elle craignait que ses jambes la trahissent lorsqu'il la touchait. Il lui semblait parfois voir jouer l'ombre d'un sourire sur les lèvres de son partenaire, que son regard se réchauffait quand il l'apercevait. Leur complicité se passait de mots.

 

Ce jour-là, Nicolaï était de mauvaise humeur. Grâce s'en rendit compte sitôt la porte du studio franchie.

— Tu es en retard, fit-il sèchement.

Ce n'était pas vrai, mais Grâce se garda de le contredire. Nicolaï travaillait d'arrache-pied pour que le ballet soit prêt à temps. En plus de leurs entraînements, il supervisait le reste de la troupe, tout en gardant un œil sur les arrangements musicaux, les costumes, les décors. Quand dormait-il ? Rarement, à en juger les cernes sombres qui soulignaient ses yeux ces derniers temps. La première aurait lieu le lendemain soir, il fallait veiller aux derniers détails. Une danseuse s'était foulé la cheville, il avait fallu la remplacer sur une partie de sa chorégraphie. Un danseur s'était blessé en soulevant sa partenaire et on avait craint qu'il ne soit pas rétabli à temps. Autant de soucis qui minaient le maître de ballet et commençaient à jouer sur son tempérament déjà ombrageux.

Grâce n'épargna pas sa peine durant les deux heures qui suivirent, mais rien ne satisfaisait Nicolaï. Les remarques acerbes s'accumulaient, lui donnant l'impression d'être la dernière des dernières. Épuisée, elle sentait ses muscles se tétaniser par l'effort soutenu auquel elle soumettait son corps.

— J'ai besoin d'une pause, gémit-elle comme une crampe violente paralysait son mollet.

— Quand tu tiendras ta figure, répondit Nicolaï, impitoyable.

— Je ne peux pas, insista Grâce.

— Tu peux. Mais encore faut-il que tu le veuilles, répondit le chorégraphe avec mépris.

Son accent russe était plus prononcé que d'habitude, signe qu'il était en colère, ou fatigué. Probablement les deux.

— La première a lieu demain et tu es loin d'être au point ! s'emporta-t-il.

Grâce accusa le coup. Elle avait travaillé dur, s'imposant des heures de répétitions supplémentaires, seule. Contrairement à ce qu'affirmait Nicolaï, elle possédait parfaitement chaque geste, chaque attitude, elle aurait pu danser les yeux fermés, le cerveau déconnecté, tant les enchaînements étaient ancrés dans son corps. Mais la fatigue la rattrapait et son corps ne suivait plus le rythme infernal qu'elle s'imposait depuis des semaines. À son tour, la jeune femme laissa sa mauvaise humeur éclater.

— Il faudra faire avec, dit-elle, criant presque.

Elle, si douce, si pondérée, si respectueuse, sortit en claudiquant, s'accordant la satisfaction de claquer la porte derrière elle. Konstantinov ne chercha pas à la rattraper.

 

Comme ses paroles l'avaient blessée ! Grâce vérifia une dernière fois que son costume, pour le premier tableau, ne gênait pas ses mouvements. Tout était bon pour détourner son attention de ce qui la rongeait, à quelques minutes de se produire sur scène. Elle s'était accordé une longue nuit de sommeil avant de retourner à l'ultime répétition générale. Une épreuve. Elle avait dansé comme jamais, tous s'en étaient aperçu et l'avaient félicitée, mais le seul dont l'avis comptait véritablement n'avait rien dit. La connexion qu'elle avait ressentie entre eux avait disparu, laissant place à une indifférence qui avait glacé la jeune femme.

Le silence se fit dans la salle, les premières mesures retentirent. Grâce s'élança. Ses gestes, ses attitudes, étaient parfaits. Pourtant, elle se rendit compte qu'il manquait quelque chose. La passion. Elle se sentait totalement détachée. Elle serait, aux yeux des spectateurs et des autres danseurs, une Daphné irréprochable, mais elle savait qu'elle n'était pas Daphné. Elle ne se sentait pas glisser lentement dans la peau du personnage, mimait les émotions, mais ne les ressentait pas.

Quand arriva le pas de deux, Grâce exécuta chaque mouvement avec une précision mécanique, tâchant de ne pas se laisser envahir par l'émotion tandis que son partenaire l'accompagnait. Au terme d'une arabesque, leurs regards se croisèrent.

— Tu es merveilleuse, souffla Nicolaï avant de la faire tournoyer.

Le cœur de Grâce bondit. Nicolaï esquissa un petit sourire, la souleva. Grâce eut la sensation que la bulle qui l'isolait d'elle-même volait en éclats et qu'elle réintégrait son corps, son personnage. Ce fut avec une énergie et une joie renouvelées qu'elle se lança dans un nouveau solo, enchaînant les pauses et les figures, son regard se portant automatiquement sur Nicolaï. Elle était Daphné, elle était Grâce, et elle se sentait enfin complète. Le jeu de séduction de Daphné devint le sien, et il lui sembla que Nicolaï lui répondait. Ils oublièrent ce qui les entourait, concentrés l'un sur l'autre, dansant comme si leur vie en dépendait. La fin du ballet arriva bien trop vite, les laissant essoufflés, éperdus. Tandis que les applaudissements se déchaînaient, que le corps de ballet les entourait pour les féliciter, que certains tombaient dans les bras des autres, riant et pleurant, Grâce et Nicolaï restèrent face à face, les yeux dans les yeux. Nicolaï rompit l'enchantement en prenant la main de la jeune femme pour l'amener sur le devant de la scène saluer le public qui les ovationnait. La fierté se lisait dans les yeux sombres du danseur. La fierté, et quelque chose d'autre.