Sujet du mois de février sur le forum l'Antre des mots : l'échappée belle.

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Aidan poussait sa monture, toujours plus. Vaillant, l'étalon noir allongeait sa foulée, encore et encore. Derrière eux, les flammes ravageaient la cité, qui disparaissait peu à peu, enveloppée dans un nuage mortifère noir de cendres et de fumée. Les cris, les appels au secours, s'évanouirent, ne laissant plus que le bruit lancinant des sabots martelant le sol. Fort Clagh était tombé aux mains des ennemis qui avaient assailli la ville avec une brutalité inouïe. Mais la destruction de la cité importait peu à Aidan. Il aurait volontiers aidé les assaillants à la démembrer, pierre par pierre, pour sauver Alianora.

Le regard du jeune homme se posa un instant sur celle qu'il tenait étroitement serrée dans ses bras tandis qu'ils s'éloignaient au grand galop. Ses cheveux emmêlés par leur course folle masquaient en partie son visage. Elle était terrorisée, pourtant pas une seule fois elle n'avait laissé sa peur prendre le dessus. Courageuse, la jeune femme avait voulu affronter les envahisseurs, au mépris de sa propre sécurité. Aidan avait dû l'emporter de force. Elle n'avait cessé de se débattre et de lui crier de la lâcher que lorsqu'ils avaient été trop loin pour qu'elle puisse le faire fléchir.

Dragon s'agita en lui. Aidan aurait pu sauver la cité en laissant libre cours à la bête qui sommeillait dans son esprit. Enfin, sauver... Le monstre aurait tout détruit, amis, ennemis, sans distinction. Alianora n'aimait pas qu'il laisse Dragon sortir, pas lorsque la bête était incontrôlable. Alors, il l'avait retenue, ignorant les hurlements et les griffes du monstre en lui, serrant les mâchoires pour ne pas céder à la douleur.

L'étalon ralentit, fourbu. Il les avait portés aussi loin que possible sans flancher. À contrecoeur, Aidan décréta une halte. Un soupir échappa à sa vaillante monture. Alianora s'agita et il desserra son étreinte, à regret. Elle mit pied à terre, s'éloignant rapidement, comme si son contact la dégoûtait. C'était sans doute le cas. Il était crasseux, couvert de sueur, de cendres, de sang. Et surtout, il y avait ce monstre en lui, à fleur de peau.

— Tu souffres, fit la jeune femme lorsque, à son tour, il descendit.

— Non.

— Tes yeux sont devenus argentés, ils brillent, rétorqua Alianora.

Elle le connaissait bien, depuis toutes ces années.

— Il ne sortira pas, grogna Aidan, luttant contre un nouvel assaut enragé. Tu ne crains rien.

— Merci, souffla le jeune femme en posant une main timide sur son avant-bras.

— Je sais que tu ne l'aimes pas.

— Je n'aime pas sa violence, son potentiel de destruction, rectifia Alianora. Quand elle est paisible, ta bête est … enfin, elle n'est pas antipathique.

Une fois, lorsqu'ils étaient encore enfants, Aidan avait laissé Dragon sortir. Alianora l'avait littéralement supplié. Il n'avait jamais su lui refuser quoi que ce soit. Peu à peu, la bête s'était dissociée de lui, comme une ombre mouvante d'abord, avant de prendre sa forme. Alianora avait tendu sa petite main vers le dragon blanc aux yeux argentés. Il s'était laissé toucher, caresser, fermant les yeux comme pour mieux savourer ce contact. La fillette avait été émerveillée. Elle avait été horrifiée quand, quelques temps plus tard, Aidan avait perdu le contrôle sur son monstre intérieur. La folie destructrice de Dragon s'était soldée par des dizaines de cadavres déchiquetés et à demi carbonisé. Depuis cet atroce carnage, Aidan exerçait un contrôle de tous les instants sur la bête.

Sans mot dire, ils installèrent un campement sommaire. Ils ne feraient pas de feu, pour ne pas se faire repérer par d'éventuels poursuivants. Ils n'avaient ni vivres, ni couvertures. Égoïstement, Aidan s'en réjouissait : il aurait ainsi un prétexte pour serrer à nouveau la jeune femme contre lui. Sa présence apaisait Dragon, qui cessa bientôt ses assauts, émettant même un doux ronronnement.

— Où m'emmènes-tu ? demanda à voix basse Alianora, blottie contre son torse, la joue posée sur son cœur.

— À Lhostris. Une fois en sécurité chez ton oncle, je reviendrai à Fort Clagh.

Elle frissonna. De froid ? D'angoisse ?

— C'est du suicide, dit-elle.

— J'ai prêté serment, rappela-t-il. J'ai juré de défendre la cité jusqu'à la mort.

— Il n'y a plus rien à défendre, à présent.

Il ne répondit pas. La jeune femme soupira.

— Mais tu y retourneras quand même.

— Oui.

— C'est pour ça que je t'aime.

Le cœur d'Aidan manqua un battement. Avait-il bien entendu ? Avait-elle prononcé ces mots ou rêvait-il ? Alianora leva un visage souriant vers lui, amusée par son ébahissement. D'une main légèrement tremblante, Aidan repoussa une mèche qui retombait sur la joue de la jeune femme. Il s'apprêtait à répondre quand des bruissements suspects le sortirent de ce doux rêve.

Il n'eut que le temps de se saisir de son épée posée à portée de main et de se redresser. Des dizaines d'hommes surgirent, les encerclant sans leur laisser le moindre espoir de s'échapper. Bien sûr, ils n'avaient pas renoncé à les poursuivre. Mettre la main sur la princesse était le point final d'une victoire déjà écrasante. À ses côtés, Alianora se dressait fièrement, une dague à la main. Courageuse Alianora. Ils ne tiendraient pas une minute face à la horde, Aidan le savait. Déjà, les hommes se rapprochaient, et leurs regards se posaient sur la jeune femme, brillant d'anticipation. Dragon rugit, si fort que du sang coula du nez d'Aidan.

— À moi ! criait la bête, un sentiment protecteur puissant pour Alianora émanant d'elle.

— À nous, approuva Aidan.

Sa décision avait été prise à la seconde où ces hommes les avaient cernés. Pour Alianora, il était prêt à tout. Dragon ne ferait pas de mal à la jeune femme. Alors, il relâcha la prise qu'il exerçait sur le monstre....

 

 

Aidan gémit. Son corps n'était que douleur. Un haut le cœur le secoua, il roula sur lui-même pour vomir de la bile. Des mains douces l'aidèrent à se redresser, on pressa quelque chose contre ses lèvres. Par réflexe, il les entrouvrit. L'eau fraîche lui fit du bien.

Reprenant pied avec la réalité, il parvint à ouvrir les yeux. Alianora se penchait au-dessus de lui, le visage soucieux. Lorsque Dragon était dans un tel état de fureur, Aidan en payait le contrecoup, avec la sensation d'avoir été battu à mort. Un sourire soulagé détendit les traits crispés de la jeune femme.

— Tu n'as rien, articula Aidan d'une voix rauque.

— Tu es le seul à souffrir, sourit la jeune femme.

Aidan se redressa et laissa son regard errer autour de lui. L'étalon paissait tranquillement à quelques pas de là.

— Où sont... ?

Il n'acheva pas sa phrase, ne sachant quel mot employer. Cadavres ? Restes ? Il n'y avait pas la moindre trace de carnage, de combat. Pourtant, il avait laissé Dragon sortir.

— Ils ont fui en voyant Dragon, expliqua Alianora.

— Il ne les a pas poursuivis ? s'étonna Aidan.

Il se rappelait clairement la fureur du monstre quand il l'avait libéré. Il lui avait même donné sa bénédiction !

— Ce n'était pas l'envie qui lui manquait, mais il a préféré rester près de moi.

Son affection pour Alianora avait donc supplanté la sauvagerie de la bête ? Aidan avait du mal à y croire. Pourtant, il n'y avait pas le moindre corps, pas la plus petite goutte de sang. Avec précautions, il sonda son esprit. Dragon était bien là, tapi, étrangement serein. Émerveillé, Aidan comprit que le monstre avait, lui aussi, cherché à respecter la volonté d'Alianora. Parce qu'ils l'aimaient, tous les deux.

— Nous avons été interrompus, cette nuit, dit finalement Aidan.

— Oui, ces grossiers personnages ne t'ont pas laissé le temps de me répondre, approuva Alianora. Je venais de te dire que je t'aime. Toi. Et Dragon. Toi tout entier.

Un sourire éclaira le visage du guerrier.

— Nous aussi, ma belle. Nous aussi.

Dans son esprit, Dragon manifesta son approbation.