Noël approche, il est partout, et aussi sur le forum l'antre des mots, avec un nouveau thème : féerie d'hiver. Plusieurs images sont proposées pour servir de support à l'imagination des auteurs en herbe, il y en a deux qui m'ont inspirée le petit conte qui va suivre :

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Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

Féerie d'hiver

 

 

Au pays des fées, la beauté était reine. Tout y était magnifique, de la plus humble des fleurs au phénix flamboyant qui, chaque matin, renaissait de ses cendres pour précéder le lever du soleil. Chaque nuit, deux lunes resplendissantes apparaissaient dans un ciel de velours sombre piqueté d'étoiles semblables à des diamants. L'eau y était cristalline, l'air pur, et les rires, les chants et les danses rythmaient la vie des habitants de cette contrée merveilleuse.

Les fées, elles aussi, possédaient charme et talent. Elles couvraient le monde de leurs bienfaits, usant de leur magie pour répandre le bonheur autour d'elles. Dès leur plus jeune âge, elles rejoignaient l'école des fées pour apprendre leur futur métier.

Oui, être une fée était incroyable. Sauf, peut-être, pour Amarande. Avec ses cheveux indisciplinés aussi flamboyants que le phénix et ses prunelles couleur d'émeraude, elle détonnait parmi ses camarades aux souples ondulations dorées et aux iris d'un bleu céruléen. Elle ne savait ni charmer en chantant, car elle chantait terriblement faux, ni danser avec grâce, s'emmêlant constamment les pieds. Sa maladresse était devenue légendaire. Tous ses sortilèges échouaient lamentablement. Ce n'était pas faute de travailler dur. Elle étudiait avec application, mais rien n'y faisait : elle restait désespérément bonne dernière.

Amarande avait fini par se convaincre que de malicieux korrigans avaient procédé à un échange de bébés. Depuis qu'elle avait lu un conte humain relatant les déboires d'un canard si laid que partout il était rejeté, et qui s'avérait être un cygne, la petite fée guettait les signes qui révéleraient sa véritable identité. Sa mère avait beau lui assurer qu'elle ressemblait trait pour trait à son arrière-grand-mère, une grande fée connue pour avoir aidé un pantin de bois à devenir un petit garçon, Amarande n'en démordait pas.

 

Ce soir-là, alors que l'hiver avait paré les arbres de dentelles givrées et de stalactites étincelantes, Amarande avait le cœur lourd. Partout, on dansait et chantait.  C'était le grand bal d'hiver, celui au cours duquel on décernerait à l'une des apprenties fées la couronne de Fée de l'année.  Amarande savait que le titre reviendrait  à Méhitabel. C'était la plus ravissante, la plus douée des étudiantes. Il ne lui était même pas possible de la jalouser ou de la détester, car Méhitabel était la plus douce et la plus charmante des créatures.

S'éloignant de la fête, Amarande erra au hasard dans les jardins enneigés, voletant de ci, de là. La neige ressemblait à un tapis immaculé. Un petit bruit de cascade attira l'attention de la petite fée, qui s'aperçut qu'elle venait d'arriver à la Fontaine des Mondes. Cette fontaine était un miroir donnant sur d'autres mondes, tellement étranges et différents du sien. Curieuse, Amarande se percha sur le rebord et se pencha au-dessus de l'eau qui n'avait pas gelé en dépit du froid. Quel monde verrait-elle ?

Amarande découvrit qu'il s'agissait  du plus fascinant de tous, celui des Hommes. Parce qu'elle était une fée appliquée, apprenant scrupuleusement ses leçons, elle comprit très vite que pour les humains, c'était Noël. Les façades, les rues, les vitrines, étaient décorées et brillaient de mille feux. C'était presque aussi joli que le pays des fées !  Dans les maisons, on pouvait apercevoir des sapins couverts de guirlandes, des familles réunies autour d'un bon repas, des enfants impatients que le Père-Noël leur apporte leurs cadeaux. Tous semblaient si joyeux que la petite fée, oubliant son chagrin, se surprit à sourire.

Alors qu'elle poursuivait son observation, une vague de tristesse la frappa soudain. Ce chagrin si vif émanait d'une jolie maison. Comment pouvait-on être triste quand on vivait dans une demeure aussi accueillante ? se demanda Amarande. À l'intérieur, une fillette regardait d'un air morne sa maman, qui tentait visiblement de la réconforter.

La tempête de neige est si forte que les avions ne peuvent pas décoller, disait la jeune femme. Il reviendra dans quelques jours, et nous fêterons Noël ensemble.

Mais ce ne sera plus vraiment Noël, soupira la fillette.

Dors, ma puce. Le Père-Noël ne va plus tarder à passer.

Bonne nuit maman.

La petite fille sourit bravement et se pelotonna sous les couvertures. Ce n'est qu'une fois la porte refermée que l'enfant laissa couler ses larmes.

S'il te plaît, Père-Noël, ramène-moi mon papa, chuchota-t-elle dans la pénombre. Garde tous mes jouets, donne-les à d'autres petits enfants, je veux juste mon papa.

Bouleversée, Amarande resta un long moment immobile. Elle ne pouvait pas rester là, sans rien faire, alors que cette petite fille était si triste ! Elle était une fée, après tout !

Prise d'une inspiration soudaine, Amarande récita la formule magique, apprise par cœur en classe, pour passer dans le monde des humains. Aussitôt, elle vola à tire-d'ailes jusqu'à la jolie maison où la petite fille pleurait doucement dans le noir. Posée sur le rebord de la fenêtre, Amarande brandit sa baguette. Une longue spirale de poussière de fée s'envola vers les cieux. Si tout se passait comme elle l'espérait, cette petite fille verrait son souhait le plus cher se réaliser.

«  Pour une fois dans ma vie, j'aimerais réussir un sortilège », chuchota Amarande en regardant la poussière magique disparaître. Elle voulut bouger, son pied glissa sur la neige verglacée, et Amarande tomba, heurtant la vitre de sa baguette. Étourdie, glacée, elle mit un instant à reprendre ses esprits. Quelle maladroite ! Agacée contre elle-même, elle se releva et entreprit de chasser la neige accrochée partout sur ses habits, et même jusque dans ses cheveux ! Un petit bruit derrière elle la fit sursauter. De l'autre côté de la vitre, bouche bée, ses grands yeux humides écarquillés, se tenait la petite fille. Elle ouvrit la fenêtre.

Es-tu un lutin du Père-Noël ? C'est lui qui t'envoie ?

Amarande secoua la tête, désemparée. La règle numéro 1 des fées était de ne jamais dévoiler leur existence aux humains, et voilà que pour sa première sortie, elle bafouait cette règle !

Je suis une fée, dit-elle enfin d'une toute petite voix penaude, qui tintinnabula agréablement aux oreilles de la fillette.

Oh ! fit l'enfant, émerveillée. Tu es si belle.

Tu trouves ? s'étonna Amarande.

Elle était si quelconque, comparée à ses camarades !

Oh oui ! approuva la fillette avec conviction. Comment t'appelles-tu, petite fée ?

Amarande. Et toi ?

Lisa.

Elles parlèrent longuement, s'extasiant sur leurs mondes si différents, jusqu'à ce que le froid les contraigne à rentrer dans la chambre.

Ton pays semble si beau, soupira Lisa.

Il l'est. Viens avec moi, je te le ferai visiter, proposa Amarande, sur une inspiration subite.

Lisa bondit de joie et enfila bien vite un manteau, des bottes, des gants, une écharpe et un bonnet. Une fois prête elle enjamba le rebord de la fenêtre. Amarande souffla doucement un  peu de poussière de fée au visage de sa nouvelle amie, la faisant éternuer, avant de prononcer la formule magique les ramenant au pays des fées.

 

Lisa regardait autour d'elle, émerveillée. Amarande avait l'impression de redécouvrir son monde. Oh oui, il était beau, le pays des fées ! Et elle avait envie d'en montrer tous les trésors à la petite humaine qui l'accompagnait.

En riant, elle entraîna son invitée en direction de la forêt enchantée. Là, elles découvrirent, au pied d'une cascade scintillante, les licornes nacrées. La corne délicate qui ornait leur front et les grandes ailes blanches, aux longues plumes, en faisaient des créatures extraordinaires. Amarande bondit sur le dos de l'une d'elles et invita Lisa à l'imiter.  Sans se faire prier, Lisa enfourcha à son tour une licorne et bientôt, les deux amies fendirent le ciel nocturne. Lisa tendait la main, comme pour saisir en vol une étoile, ou pourquoi pas, décrocher l'un des deux astres nocturnes.

Ce fut à regret qu'elles mirent pied à terre, un long moment plus tard. La licorne qui avait porté Lisa lui fit cadeau d'une de ses plumes. La fillette, intimidée, la caressa du bout des doigts avant de la serrer contre son cœur.

J'en prendrai grand soin, promit-elle avec ferveur.

La licorne inclina la tête avant de pivoter gracieusement pour rejoindre la cascade.

Amarande amena ensuite Lisa au lac aux sirènes. La glace avait recouvert la surface, qui ressemblait à un immense miroir. Elles se penchèrent et firent signe aux sirènes qui évoluaient sous l'eau. Au dégel, celles-ci sortiraient parfois des profondeurs pour venir charmer de leurs chants les habitants de la contrée.  La fée et l'enfant se laissèrent glisser sur la glace, pirouettant, dansant, riant follement. Lorsque minuit sonna, elles admirèrent le feu d'artifice de poussière d'étoiles, avant de sculpter dans la glace des formes étranges.

Les joues rouges, les yeux brillants, Lisa se tourna vers Amarande.

Merci pour ce Noël merveilleux.

Il est temps pour toi de rentrer, fit Amarande, déjà triste à l'idée de quitter sa nouvelle amie.

Ce fut en silence qu'elles regagnèrent le monde des hommes. Après un dernier signe, Lisa retourna dans sa chambre. Épuisée par toutes ses aventures au pays des fées, elle s'endormit aussitôt, un sourire aux lèvres.

Joyeux Noël, Lisa.

Ouvrant les yeux, Lisa eut la surprise de constater qu'il faisait déjà jour. Elle crut qu'elle rêvait en découvrant son papa, assis à côté d'elle.

Tu es rentré ? s'exclama-t-elle en se jetant à son cou.

La tempête a cessé brusquement, et les avions ont pu décoller, finalement.

C'est le plus beau de tous les Noëls de la terre entière ! cria la fillette, excitée.

Allons voir ce que le Père-Noël t'a apporté, suggéra son papa.

Ils descendirent main dans la main et rejoignirent au salon la maman, qui les attendait près du sapin. Au pied du sapin se trouvait une montagne de cadeaux. Lisa n'en crut pas ses yeux : non seulement le Père-Noël lui avait ramené son papa, mais en plus, il lui avait apporté tous les cadeaux qu'elle avait demandés. Troublée, Lisa tâta au fond de sa poche la plume de licorne pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.

Elle ne vit pas Amarande sauter de joie en constatant que, pour la première fois de sa vie, elle avait réussi un de ses sortilèges. Heureuse, la petite fée après un dernier regard à la petite famille réunie, regagna le pays des fées. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant toutes ses camarades réunies ! Des applaudissements éclatèrent, la faisant rougir.

— Comptais-tu nous parler de ta belle action ? demanda l'un de ses professeurs.

— Oh non, souffla Amarande en baissant la tête, j'ai fait quelques sottises.

Tu es venue en aide à une petite fille malheureuse sans rien attendre en retour. C'est cela qui fait une vraie fée.

Amarande ne sut que répondre. Elle pensait ne pas pouvoir rougir davantage, pourtant elle crut qu'elle allait prendre feu lorsque Méhitabel s'avança pour déposer sur sa tête la couronne de cristal de la Fée de l'année. Les applaudissements reprirent de plus belle, tandis que tous acclamaient la petite fée.