Sujet de cette quinzaine sur le forum l'Antre des mots : Frôlement, accompagné de cette image.

 

touche11

Bien sûr, la photo évoque tout de suite une scène sensuelle, intime... mais la sensualité et l'intimité peuvent prendre bien des formes...

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Célia s'installa sur sa chaise en réprimant un soupir.
— Tu as tout ce qu'il te faut ? s'enquit sa sœur, Élise.
— Mais oui, répondit Célia, s'efforçant de masquer son agacement.
Ce n'était pas la faute de sa sœur si la sollicitude dont on l'entourait lui donnait de plus en plus souvent envie de hurler. Ses proches ne pensaient pas à mal et Célia se sentait coupable de ne pas se monter plus reconnaissante de leurs efforts. Mais parfois, elle avait envie de hurler « Je ne suis pas une enfant, j'ai toute ma tête. Je suis juste aveugle ! »
Aveugle... Célia détestait ce mot qui disait tant et si peu. Être privée de la vue, vivre dans cette prison éternellement sombre, sans espoir de revoir la lumière... personne ne pouvait imaginer combien c'était oppressant. Il ne suffisait pas de fermer les yeux pour comprendre ce qu'elle vivait. Les gens pouvaient toujours rouvrir les yeux pour retrouver la lumière quand ils se heurtaient au premier obstacle, faisaient tomber un objet et ne le retrouvaient pas, ou ne supportaient tout simplement plus le noir. Pas elle. Plus depuis cet accident qui lui avait coûté la vue deux ans auparavant.
Célia avait souvent été complimentée sur la beauté de ses yeux, par le passé. Cela l'avait parfois un peu agacée, comme si en dehors de ses iris d'un extraordinaire bleu lagon, elle n'avait rien eu qui mérite qu'on s'y arrête. Mais à défaut d'avoir une silhouette de mannequin, une crinière de rêve ou le visage d'une star de magazine, elle avait eu cet atout. À présent, elle cachait ses beaux yeux derrière des verres teintés, car elle percevait le malaise que son regard fixe provoquait chez les
autres. Nul besoin de mot pour le comprendre.
Summum de l'ironie, son prénom signifiait « aveugle ».
Sur l'insistance de ses parents, Célia se rendait régulièrement aux réunions proposées par une association. Mal-voyants, mal-entendants, handicapés moteurs, amputés... ils étaient nombreux à venir. Elle détestait cela. Le tour de table pour se présenter, évoquer les circonstances de son accident, écouter les autres raconter leur hisoire triste, les encouragements des bénévoles... Célia détestait qu'on la résume à son handicap. Elle songeait de plus en plus souvent à prendre un chien guide, pour s'affranchir de la tutelle bienveillante mais tellement pesante de sa famille. Elle aurait enfin un compagnon fidèle, attentif, qui lui permettrait de se déplacer sans être dépendante des autres. Surtout, il ne l'abreuverait pas de conseils, ne manifesterait pas sa gène d'avoir employé une expression contenant le verbe voir, ne lui demanderait pas vingt fois par jour comment elle allait, et ne proposerait pas de lui couper sa viande ou de lui cuisiner autre chose que les petits pois prévus au menu, sous prétexte que ce serait plus pratique pour elle !
La voix, grave, posée, envoûtante, émergea du brouhaha des conversations. Le cœur battant soudain plus vite, Célia se redressa, aux aguêts. Avec le temps, ses autres sens avaient pris le relais, palliant à sa déficience. Elle percevait les bruits, les odeurs, les saveurs, avec une acuité extraordinaire. Et cette voix la captivait. Ce n'était pas tant ce que l'homme disait qui retenait son attention, car elle était trop loin pour comprendre ses paroles, que le rythme et la modulation. C'était la voix troublante d'un amant susurrant des mots doux à l'oreille de son aimée dans l'intimité d'une étreinte. Célia frissonna violemment, comme l'onde de cette voix semblait frôler sa peau comme une caresse. Comment un son pouvait-il être aussi... palpable ?
Elle sursauta lorsque la voix, toute proche, retentit à côté d'elle.
— Puis-je m'asseoir à côté ?
Incapable d'articuler le moindre mot, Célia hocha la tête en signe d'assentiment. Elle l'entendit s'installer sur la chaise voisine, tout proche. En tendant la main, elle aurait pu le frôler. La jeune femme serra le poing pour réprimer cette envie instinctive, incompréhensible, de le toucher, de l'explorer.
— C'est la première fois que je viens ici, reprit l'homme. Et vous ?
— Non. Non, je viens régulièrement depuis un an, parvint-elle à dire.
Sa canne blanche, posée entre leurs sièges, en disait long. Elle aurait pu jurer sentir sur elle le regard de l'inconnu. Habituellement, c'était une sensation désagréable car elle imaginait la pitié, le malaise, voire la répulsion de ses interlocuteurs. Mais elle savait, elle sentait, sans que rien ne vienne étayer cette impression, que si elle avait pu voir le visage de cet homme, elle n'y aurait rien lu de tel.
— Mon ami, Arthur, a insisté pour que je l'accompagne, reprit l'homme.
Il aurait pu lire l'annuaire à voix haute que sa voix aurait tout autant fascinée Célia. Elle se força à revenir au moment présent. Arthur. Ce nom lui disait quelque chose.
— Il est aveugle, comme moi, dit-elle enfin.
— Oui, approuva l'homme. Cela faisait un moment qu'il voulait que je vienne, mais l'occasion ne s'était jamais présentée.
— Jusqu'à aujourd'hui.
— Jusqu'à aujourd'hui.
Il avait prononcé ces mots avec une intensité troublante, comme s'il la couvait du regard en disant cela.
— À quoi ressemblez-vous ? demanda soudain Célia, étonnée par sa propre audace.
Une grande main s'empara de la sienne et la souleva. Le souffle coupé, Célia comprit qu'il venait de la porter à son visage. Seul un homme habitué à côtoyer un aveugle pouvait avoir un tel geste. Un autre se serait contenté de lui parler de ses origines, de mentionner la couleur de ses yeux, de ses cheveux, sa taille. Lui l'invitait à explorer ses traits afin de se constituer par le toucher sa propre image mentale. C'était un acte étonnemment sensuel, intime. Timide, Célia n'osa d'abord pas esquisser le moindre geste. Il attendait, silencieux, stoïque. Patient. Son souffle était régulier. Doucement, du bout des doigts, Célia traça les contours de son visage. Il avait, découvrit-elle, un menton carré, creusé d'une petite fossette. Son nez était droit, ses joues ombrées d'une barbe de deux jours, sensation grisante, virile, sous ses doigts curieux. Elle se sentit rougir en explorant ses lèvres fermes et bien dessinées, avant de remonter jusqu'à ses cheveux, doux, chauds, épais, coupés courts mais pas trop. Elle suivit de l'index la forme d'une oreille, le tracé de la mâchoire avant de retirer, à regret, ses mains pour les reposer sagement sur ses cuisses. C'était un beau visage, en accord avec sa voix grave.
Alors que le silence sétirait entre eux, quelque chose vint frôler les lèvres de Célia. De surprise, elle entrouvrit la bouche et les lèvres de l'homme vinrent se poser sur les siennes l'espace d'un instant. Il se recula, dessina du doigt le contours de sa bouche.
— Vos lèvres me fascinent, dit-il enfin en un murmure qui envoya des milliers d'étincelles sous la peau de la jeune femme. Je ne peux pas en détacher mon regard et pas seulement parce que ce que vous dites m'intéresse.
— Oh !
Célia ne savait que répondre. Elle inspira profondément pour calmer les battements frénétiques de son cœur, réalisant qu'elle avait cessé de respirer, comme si ce baiser lui avait volé son souffle.
— J'aime leur courbe, la façon dont elles s'arrondissent en un O parfait sous l'effet de la surprise, comme maintenant. J'aime vous voir vous mordiller la lèvre inférieure lorsque vous êtes génée ou indécise. J'aimerais vous voir sourire. Souriez pour moi, je vous en prie.
Célia hésita, encore sous le coup de la stupeur. Un soupir lui échappa et elle se surprit à esquisser un sourire. Il ne voyait pas ses yeux morts, son handicap, sa canne. Il voyait ses lèvres et ce qu'elles reflétaient de son humeur, de son état d'esprit. Personne, jamais, ne lui avait dit quelque chose d'aussi beau.
— Bonjour, dit-elle enfin, souriant comme jamais elle n'avait souri depuis son accident, peut-être même depuis sa naissance. Je m'appelle Célia, et je suis aveugle.
— Bonjour, répondit-il, je m'appelle Éric, et je suis sourd. Te regarder parler est devenu mon occupation préférée.
— T'entendre parler est devenu la mienne.
Le rire d'Éric vint caresser ses oreilles en même temps que sa main vint caresser la sienne.