Dans le tome 1 des Kergallen , la nuit du 31 octobre au 1er novembre (nommée selon le nom celtique Samhuinn) marque un tournant pour mes personnages puisque Kieran, Thaïs, Joanna et Athénaïs partent pour Ravencraft Manor dans l'espoir de rendre sa matérialité à Kieran. Dans la nouvelle qui suit, j'ai imaginé ce qui pouvait bien se passer, en Bretagne, au manoir Kergallen.

Vous allez également croiser dans ce texte deux membres de la famille de Chânais, les personnages de la série La meute de Chânais, de mon amie Ysaline Fearfaol. Après tout, les de Chânais et les Kergallen vivent en Bretagne et sont familiers du monde magique...

 

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

halloween chez les kergallen

 

Halloween était la fête préférée de Corentin Kergallen. C'était, selon le garçon de 12 ans, bien plus amusant que Noël. Quand on naît dans une famille où toutes les femmes pratiquent la magie, une fête comme Halloween devient tout de suite palpitante.

 

Josselin, son cousin, se disputait en ce moment même avec Sélène. Corentin adorait sa sœur, mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir solidaire de Joss. Ils étaient pratiquement les deux seuls représentants mâles de la famille, et comme tous les hommes Kergallen, dépourvus de magie. C'était injuste, mais il n'y avait rien à y faire, aussi Corentin se sentait-il l'obligation de toujours soutenir son cousin lorsque l'une des filles était en désaccord avec lui. Entre hommes, il fallait se serrer les coudes ! L'arrivée de Kieran allait changer les choses, le garçon en était sûr, mais en attendant, il fallait continuer à se débrouiller sans l'Écossais.

 

— On ne va pas se faire un nouveau marathon télé thématique ! s'exclamait Sélène, agacée. Après les films de fantômes et d'Écossais, la dernière chose dont j'ai envie, c'est de me gaver d'Halloween ! Halloween 1, 2, 3, le retour, Halloween vs Dracula... pas question !

 

— Tu ne disais pas la même chose quand tu nous as imposé Braveheart et Ghost, riposta Josselin.

 

— Parce que tu n'as pas apprécié de regarder Sophie Marceau et Demi Moore, peut-être ! rétorqua Sélène du tac au tac.

 

— Je ne vois pas pourquoi nous, les hommes, on ne pourrait pas de temps en temps choisir le programme, insista Josselin.

 

— Des hommes ? Quels hommes ? Vous voyez des hommes ici ? lança Azilis, qui suivait la conversation depuis le canapé.

 

— Corentin, tu es d'accord avec moi, j'en suis sûr.

 

Corentin réprima une grimace comme tous les regards se tournaient vers lui. Joss le mettait dans une situation intenable : s'il ne le soutenait pas, son cousin lui en voudrait à mort, et le garçon n'avait pas envie de se brouiller avec lui. D'un autre côté, s'il donnait raison à Joss, les filles lui en voudraient aussi à mort. Au nom de la sacro-sainte solidarité masculine, il allait devoir se ranger du côté du plus faible, et ça ne lui plaisait pas, mais alors pas du tout !

 

— De toute façon, je passe la soirée avec Titouan, lâcha-t-il finalement. Vous faites ce que vous voulez, moi je ne serai pas là.

 

— Oh la la ! Les de Chânais sont au courant que les deux monstres sont réunis en cette soirée maléfique ? sourit Gaëlle.

 

— Ils ont chargé Blod de les chapeauter pour éviter tout débordement pendant la tournée des bonbons, répondit Sélène, amusée.

 

— Quoi ? sursauta Corentin. C'est Blod qui nous accompagne ?

 

— Et oui, ricana sa sœur.

 

Corentin fit la moue. Blod avait beau être petite, fine et d'apparence inoffensive, il savait qu'elle était plus teigneuse que les mâles de Chânais. Il aurait préféré que les jumeaux, Faolan et Ciaran, les accompagnent, Titouan et lui. Eux, au moins, savaient s'amuser. Visiblement, le Duc de Chânais avait anticipé les bêtises que son turbulent rejeton et le meilleur ami de celui-ci risquaient de faire et avait pris ses précautions en réquisitionnant Blodwyn.

 

— De toute façon, vous serez trop occupées à essayer de léviter sur vos balais pour regarder la télé, intervint Josselin, qui ne comptait pas abandonner la lutte pour le contrôle de la télécommande.

 

— Tu sais où tu vas te le prendre, le balai ? menaça Azilis.

 

— Nous sommes des sorcières, c'est normal de vouloir entretenir la tradition le soir d'Halloween, ajouta Morgane. Et puis le chapeau pointu me va bien.

 

— C'est tellement cliché, asticota Joss.

 

Cette fois, Corentin se recroquevilla sur lui-même en traitant mentalement son cousin d'idiot. Quand il s'agissait de magie, les filles de la famille devenaient très susceptibles. Joss voulait donc vraiment mourir dans d'atroces souffrances ?

 

— Tu sais quoi, puisqu'on parle cliché, j'en ai un pour toi, sourit Sélène.

 

C'était un sourire carnassier qui n'augurait rien de bon. Corentin savait que ça annonçait une petite incantation assortie d'une transformation en une bestiole quelconque. Il s'était ainsi plus d'une fois retrouvé métamorphosé en âne, parce que sa sœur considérait qu'il était aussi têtu – ou aussi bête, c'était selon – que le dit-animal. Le don de Sélène consistait à communiquer avec les animaux, aussi choisissait-elle invariablement un animal quand elle décidait de donner une leçon à quelqu'un. Ses victimes avaient dû servir d'inspiration à La Fontaine dans une vie antérieure. Il n'eut même pas le temps d'ouvrir la bouche pour conseiller à son cousin de fuir que Josselin se retrouva soudain environné d'une épaisse fumée qui le submergea au point de le rendre invisible, un court instant.

 

Lorsque la fumée se dissipa, des cris de stupeur et des rires retentirent. À la place du beau Joss se trouvait à présent un crapaud replet, qui les regardait tous par en-dessous.

crapaud

 

— Croa, croa, fit la crapaud d'un ton indigné.

 

— Il n'est pas content, traduisit Sélène, moqueuse.

 

— Pas besoin de traduction, sur ce coup-là ! hoqueta Azilis.

 

— On devrait peut-être recueillir un peu de bave pour nos potions ? ironisa Morgane.

 

— Croa, croa ! protesta le crapaud avec force.

 

— Il veut retrouver forme humaine, expliqua Sélène en s'installant dans un fauteuil et en commençant à feuilleter le programme télé.

 

— Qui se dévoue pour lui donner un baiser ? lança Azilis à la cantonade.

 

Un concert de rires et de cris de dégoût couvrit les croassements désespérés de Josselin.

 

— De toute façon, ça ne fonctionne que pour les princes charmants, conclut Sélène en haussant les épaules.

 

— Hé, les filles, et si on regardait la princesse et la grenouille ? suggéra Morgane en brandissant le DVD.

 

Le crapaud leur lança un regard ulcéré avant de se dandiner jusqu'à la porte. Visiblement, regarder le dessin-animé était au-dessus de ses forces.

 

Ce fut presque à regret que Corentin entendit Gaëlle l'appeler depuis l'entrée pour lui annoncer que Blodwyn et Titouan l'attendaient. Les deux nouveaux venus regardèrent passer le gros crapaud en levant un sourcil vaguement étonné. Habitués au monde surnaturel et surtout à l'excentricité revendiquée de la famille Kergallen, il fallait plus que ça pour les surprendre.

 

— Vous avez prévu de manger des cuisses de grenouille et vous faites un élevage en prévision du grand festin ? demanda Blod.

 

— Oh, c'est juste Josselin, répondit Gaëlle. Désaccord sur le programme télé, expliqua-t-elle rapidement.

 

— Chez nous, ça se règle à coup de tablier à fleurs, sourit la jeune femme. Mais que ce soit chez les de Chânais ou les Kergallen le résultat est le même : les filles gagnent toujours. Prenez-en de la graine, vous deux, si vous ne voulez pas en faire les frais.

 

Il fallait admettre qu'elle avait raison, convinrent les deux amis. Cyrielle, la fille de Gaëlle, arriva en trottinant. Du haut de ses trois printemps, elle ressemblait à une poupée avec ses boucles qui dansaient sur ses épaules et ses grands yeux limpides. La petite fille avait choisi un étrange déguisement pour cette soirée d'Halloween : auto-proclamée princesse des sorcières, elle arborait une robe rose bonbon à laquelle sa mère avait accroché de fausses toiles d'araignées, un chapeau noir pointu, une petite tiare dorée et un balai à échelle enfantine. Le résultat était bizarre, façon princesse grunge, et même vaguement angoissant. Quoi qu'il en soit, la fillette stoppa net devant le crapaud, se pencha pour le ramasser malgré la tentative désespérée de Josselin pour échapper aux petites mains potelées, et déposa un baiser sonore sur le crâne de la bestiole. Un nuage de fumée enveloppa les mains de l'enfant, qui s'écarta d'un bond quand un grand corps d'homme d'une vingtaine d'années furieux remplaça le corps dodu du crapaud.

 

— Je le savais ! hurla Azilis, qui se tordait de rire. Il fait du bronzage intégral !

 

— Jolies fesses, commenta Blod d'un ton blasé, habituée qu'elle était à côtoyer de beaux mâles dénudés puisqu'elle vivait dans une meute de loups-garous.

 

— Je suis la princesse des sorcières ! lança joyeusement Cyrielle en agitant son balai d'un air victorieux.

 

Josselin fila dans les escaliers sous les sifflets des filles. Corentin et Titouan échangèrent un regard lourd de sens. Ne jamais, au grand jamais, contrarier des femmes qui pratiquent la magie.

sorcière