Nouvelle quinzaine, nouveau thème d'écriture sur le forum l'Antre des mots : Sommeil.

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Étant donné le prénom que je porte, je ne pouvais pas passer à côté d'un certain conte de fées : La Belle au Bois Dormant. Voici donc ma version.

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

Sommeil

 

Dix ans. Dix longues années s'étaient écoulées, dix années de colère, de haine, de souffrance. Dix années durant lesquelles elle n'avait pas réussi à passer à autre chose, obnubilée par la douleur, l'humiliation. Mais enfin, elle tenait sa vengeance. Sa patience avait été récompensée.

Svetlana contemplait les festivités, un sourire sans joie aux lèvres. Le roi Alexandre avait épousé la jolie princesse d'un royaume voisin. De cette union venait de naître une enfant dont déjà on vantait la beauté. Lorsqu'elle s'avança, on ne remarqua pas tout de suite sa présence. Puis, à mesure que les courtisans avisaient cette belle femme altière cernée d'une aura sombre, le silence se fit, jusqu'à devenir insupportable. Sur le visage de la jeune reine, une expression d'étonnement et d'inquiétude se peignit, mais Svetlana ne s'intéressait pas à elle. Non, elle n'avait d'yeux que pour Alexandre, et elle savourait l'épouvante qui venait de marquer ses traits. Il avait compris que la jeune fille qu'il avait cruellement rejetée une décennie plus tôt venait réclamer vengeance

 Elle s'avança jusqu'au berceau et se pencha au-dessus du bébé. La petite fille dormait profondément, indifférente aux événements tragiques qui se dessinaient autour d'elle. Svetlana sourit avant de se redresser.

— Lorsque ta fille rencontrera son âme-soeur, ma malédiction se mettra en marche. Elle vieillira chaque jour d'une année, jusqu'à atteindre un âge trop avancé. Alors, elle mourra, de vieillesse.

— Non ! cria Alexandre tandis que la reine se précipitait pour prendre son enfant dans ses bras et l'éloigner de la sorcière, comme si ce geste pouvait la protéger de la vindicte de la femme.

Une lumière qui semblait constituée de paillettes noires et argentées vint envelopper la reine et sa fille avant d'être absorbée par le corps de l'enfant, qui s'éveilla brusquement. Svetlana tourna les talons et quitta le palais sans que personne cherche à la retenir. Sous le choc, le roi, ses sujets, ses gardes, étaient incapables d'esquisse le moindre geste. La sorcière s'enfonça dans la forêt sans un regard en arrière.

Les années passèrent. La jeune princesse Abigaïl, au prénom prédestiné (il signifie « source de joie »), répandait autour d'elle le bonheur. L'année de ses dix ans, on la cantonna dans une aile du château, entourée de ses suivantes. On lui interdisait de sortir sans une solide escorte féminine. Alors qu'elle entrait dans l'adolescence et commençait, comme toute jeune fille, à penser à son avenir, qu'elle imaginait aux côtés d'un beau prince, Abigaïl réalisa que son père était le seul homme qu'elle côtoyait.

 

Elle venait d'avoir seize ans et son plus grand rêve était d'assister à un bal. Bien sûr, on le lui avait refusé. Rétive, la jeune fille endormit la méfiance de ses suivantes, qui faisaient de plus en plus figure de geôlières à ses yeux. Une fois tout le monde couché, Abigaïl se glissa sans un bruit hors de ses appartements pour gagner la zone centrale du palais. Là, un bal masqué était donné.

La musique attirait Abigaïl comme la lumière un papillon. Elle s'amusait comme une folle, gracieuse et vive, sans se douter que déjà, un jeune homme ne parvenait plus à quitter des yeux la ravissante créature qui évoluait au milieu de la foule. Essoufflée, Abigaïl finit par s'éclipser pour déambuler dans les jardins.Elle sursauta lorsqu'une ombre apparut à ses côtés. Abigaïl, qui avait retiré son masque, sourit gentiment au jeune homme, qui la dévorait du regard. Levant la tête, elle croisa les yeux sombres qu'il posait sur elle, et ce fut comme si le temps se suspendait. Elle ne réalisa qu'elle s'était levée et avancée jusqu'à lui que lorsqu'ils furent face à face, fascinés l'un par l'autre. Il s'appelait Aurèle, apprit-elle. Toute à la joie de découvrir l'amour, Abigaïl ne songea pas une seconde à dévoiler son identité. Ils se séparèrent sur la promesse de se retrouver, le lendemain, à la même heure.

 

Le roi avait dû s'absenter pour se rendre aux confins de son royaume. À son retour, sa première pensée fut pour sa femme et sa fille bien-aimées. Celles-ci l'accueillirent avec un sourire sincère qu'il ne remarqua pas, choqué par l'apparence d'Abigaïl. En quelques jours seulement, elle semblait avoir pris plusieurs années. La jeune fille de seize ans avait laissé place à une jeune femme très belle.

— La malédiction, murmura-t-il, effondré.

Il avait cru qu'en gardant sa fille loin de toute présence masculine, il parviendrait à la préserver. Pourtant, en dépit de toutes les précautions prises ces dernières années, Abigaïl avait rencontré celui qui la condamnait à brève échéance.

— Je préfère ne vivre que seize années en ayant pu connaître le tourbillon merveilleux de l'amour que soixante sans éprouver le moindre sentiment, décréta Abigaïl.

Aurèle, qui ignorait que la jeune fille qu'il aimait n'était autre que la princesse maudite dont tous connaissaient l'histoire, fut horrifié d'être celui qui précipitait sa bien-aimée vers la mort.

— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te sauver ! dit-il avec fougue, une lueur déterminée dans ses yeux sombres, avant de l'embrasser farouchement.

Sa mère était une magicienne puissante. Si elle ne pouvait lever la malédiction de Svetlana, elle pouvait en revanche plonger Abigaïl dans un sommeil si profond qu'elle se trouverait hors du temps et cesserait de vieillir, laissant ainsi le temps à ceux qui l'aimaient de trouver un remède.

La jeune fille n'hésita pas une seconde. S'emparant de la fiole que lui tendait la magicienne, elle en ôta le bouchon et en vida le contenu d'un trait.

— Je t'aime, dit-elle à Aurèle comme déjà, le sommeil voilait son beau regard.

Bientôt, elle fut plongée dans un sommeil si profond qu'elle ne semblait plus respirer. Le roi et la reine, affolés, cherchèrent des signes de vie et furent rassurés de sentir un souffle léger s'échapper des lèvres entrouvertes de la jeune fille. Elle reposait à présent sur son lit, si belle et si fragile qu'Aurèle en eut le cœur serré. S'il échouait, sa princesse, son âme-soeur, resterait ainsi pour l'éternité, à moins qu'on la réveille et qu'on laisse la malédiction accomplir son œuvre mortelle. Il se jura de ne trouver aucun repos tant qu'il n'aurait pas tout mis en œuvre pour sauver Abigaïl.

— Je me rendrai dans la contrée d'Arden pour puiser l'eau de la Fontaine de jouvence. On dit qu'elle a des vertus extraordinaires et que celui ou celle qui en absorbe une gorgée rajeunit de dix années. Il suffit que j'en ramène suffisamment pour qu'Abigaïl puisse en boire une gorgée et contrer ainsi les effets de la malédiction.

— Personne n'est jamais revenu d'Arden ! s'affola la reine. Ceux qui s'y sont risqués ont péri là-bas.

— Rien ne m'empêchera d'y aller, coupa Aurèle en se redressant de toute sa hauteur, dominant par sa stature ceux qui lui faisaient face. Je mourrai pour Abigaïl s'il le faut.

 

 

Quelques jours plus tard, Aurèle déposa un tendre baiser d'adieu sur les lèvres de sa bien-aimée. Elle ne souffrait pas et ils avaient tous constaté avec soulagement que le sommeil dans lequel on l'avait plongée contrait les effets de la malédiction. La jeune fille ne semblait pas avoir vieilli depuis qu'elle dormait. Tout espoir n'était donc pas perdu.

Aurèle enfourcha le destrier que le roi avait mis à sa disposition. Il lui fallut près d'un mois pour atteindre les frontières d'Arden. Chaque jour, à chaque instant, Aurèle gardait à l'esprit le sort d'Abigaïl, s'inquiétant de ce qui pouvait se produire en son absence. Il avait personnellement confié à sa mère le soin de veiller sur la belle endormie.

Il franchit enfin la frontière et pénétra dans cette contrée étrange, sur laquelle couraient tant de rumeurs. Arden. Il s'enfonça dans les plaines qui s'étendaient à perte de vue. Lorsque des hommes surgirent et l'assaillirent, Aurèle se battit vaillamment. Désarmé, il sentit le désespoir l'emplir comme il imaginait Abigaïl, plongée dans un sommeil qui ne prendrait jamais fin. Pourtant, les hommes l'épargnèrent. Ils croyaient en des divinités mystérieuses qui leur avaient annoncé l'arrivée d'un étranger et leur avaient commandé de l'aider dans sa quête. Ils l'amenèrent ainsi près d'une petite fontaine à l'aspect modeste. La Fontaine de jouvence. Aurèle remplit plusieurs outres du précieux liquide. Il ne pourrait jamais revenir, aussi ne voulait-il prendre aucun risque.

Il fit le chemin du retour à bride abattue, impatient et angoissé. Bientôt, le château royal fut en vue. Aurèle mit pied à terre et courut aux appartements d'Abigaïl. Un soupir de soulagement lui échappa en la découvrant inchangée, paisiblement endormie. Ému, le cœur empli d'amour, il porta aux lèvres de la jeune fille la gourde dans laquelle se trouvait l'eau de jouvence. Sa poitrine se souleva tandis qu'elle prenait une grande inspiration. Ses paupières se soulevèrent et bien vite, son regard vint se fixer sur les visages souriants des trois êtres qu'elle aimait plus que tout au monde. Se redressant vivement, elle jeta les bras autour du cou d'Aurèle et le serra contre elle en riant et pleurant à la fois.

— Plus rien ne pourra nous séparer, rit Abigaïl. Nous vieillirons ensemble, entourés de nos enfants et petits-enfants. Et peut-être de quelques arrière-petits-enfants.

— Je ne peux pas imaginer plus grand bonheur, murmura Aurèle en la pressant plus fort contre lui.

 

Ysaline Fearfaol a elle aussi écrit un texte sur le thème et nous propose de retrouver les personnages de son roman, Yseult et Aymeric pour une scène touchante.