Inscrite depuis peu sur le forum l'antre des mots, je me suis laissée tenter par le sujet "image et inspiration" de cette deuxième quinzaine de septembre. On me dit "manoir", je pense fantôme et je reviens ainsi à mes premières amours, même si Kieran n'est pas présent dans cette version du manoir hanté.

 

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Elle n'avait jamais quitté le manoir dans lequel elle avait été si heureuse. Elle ne pouvait tout simplement pas s'éloigner alors que subsistait en elle le sentiment de laisser quelque chose d'inachevé. Tant que ce sentiment serait là, elle resterait.

On l'appelait parfois la dame blanche, car elle portait encore la robe de bal dans laquelle elle avait rendu son dernier soupir, un soir d'été. C'était cette robe qui avait causé sa mort, aussi tragique que stupide. La légende racontait qu'elle avait été poussée dans les escaliers par un soupirant jaloux et s'était rompu le cou, mais la vérité était bien moins romanesque : le talon de sa chaussure s'était pris dans la traîne de la robe et elle avait perdu l'équilibre, chutant lourdement dans le grand escalier de marbre de la maison familiale. Elle avait assisté, impuissante, au désespoir de ses parents pleurant sur son corps étendu dans le grand hall du manoir. Elle n'avait pu franchir le portail vers l'au-delà et avait regardé ses proches se remettre tant bien que mal de la perte de leur fille avant de vieillir puis de s'éteindre. Voilà pourquoi elle errait, esprit immatériel, invisible aux yeux de tous sauf à ceux des enfants aux âmes pures, depuis des siècles.

Elle aimait les enfants, ceux qu'elle n'aurait jamais, elle qui aurait tant voulu être mère, et elle veillait jalousement sur ces petits êtres si précieux, les berçant la nuit de sa voix douce qu'eux seuls pouvaient entendre, créant sous leurs yeux émerveillés des mobiles qui tournoyaient au-dessus de leurs petits lits. Chaque fois qu'un adulte pénétrait dans la chambre, il ne trouvait que de menus objets éparpillés dans le lit et un enfant au sourire radieux. Parfois flottait encore dans la pièce un parfum délicat de rose, dont personne n'avait jamais pu déterminer l'origine.

— Qui était avec toi ? demandait une mère inquiète à sa fille qui semblait parler à quelqu'un.

— Claire, répondait l'enfant.

— Qui t'a appris cette jolie chanson ? s'enquerrait une autre auprès de son fils.

— C'est Claire, répondait le garçonnet.

— Mais qui est Claire ? demandait invariablement l'adulte.

— La dame Blanche.

La réponse était toujours la même. Au début, l'appréhension nouait le ventre des parents à l'idée qu'un fantôme puisse rôder ainsi autour de leurs enfants, menace invisible contre laquelle ils ne pouvaient lutter. Puis, à mesure que le temps passait, il apparaissait que l'esprit qui hantait le manoir n'était que douceur et bienveillance. Parfois, on entendait la voix émue d'une maman chuchotant dans la pénombre de la chambre d'enfant un remerciement au fantôme qui veillait sur le sommeil du bambin. La légende se transmettait ainsi à présent de génération en génération et chaque naissance voyait revenir le fantôme dans leur vie. Les enfants d'autrefois, qui ne pouvaient plus la voir mais qui se souvenaient de sa présence, devenaient parents à leur tour et déposaient leur nouveau-né dans son berceau avec la certitude qu'il serait veillé par la plus douce des nourrices.

 

Le sentiment d'inachevé était toujours là, pourtant, bien présent. Cette nuit-là, Claire sentait que quelque chose de déterminant allait se produire, un événement qui justifierait qu'elle soit restée si longtemps. C'était soir de pleine lune, soir de fête aussi. La jeune fille de la maison fêtait ses dix-huit ans, comme Claire, des siècles plus tôt. La nostalgie envahit le fantôme en contemplant les préparatifs. Depuis maintenant plusieurs années, la jeune Annabelle ne voyait plus la dame blanche, mais il lui arrivait bien souvent de lui parler. Claire lui répondait, tout en sachant que la jeune fille ne l'entendait pas.

Radieuse, Annabelle ne se tenait plus de joie et d'impatience. Bientôt, elle ferait son entrée dans la grande salle où aurait lieu la réception. Tous ses proches, famille et amis, seraient réunis pour fêter comme il se devait l'événement qui marquait le passage à l'âge adulte. Romantique, la jeune fille avait choisi une robe ravissante qui évoquait les robes des dames de l'ancien temps.

— Heureusement qu'elle n'est pas blanche ! s'exclama sa sœur en la regardant tournoyer devant sa psyché. On aurait pu te prendre pour une mariée, sinon !

— Un jour j'espère, sourit Annabelle en se contemplant une dernière fois.

Un peu plus tôt, alors qu'elle achevait de revêtir sa robe de princesse, elle avait trouvé une délicate rose blanche posée en évidence sur sa coiffeuse. C'était, à n'en pas douter, un cadeau de la dame blanche, et la jeune fille l'avait glissée dans ses cheveux, comme un ultime ornement à sa tenue.

Enfin, l'heure était venue. Le cœur battant, Annabelle sortit de sa chambre, suivie de sa sœur. Elle marqua une brève pause au sommet du grand escalier, observant les invités en contrebas. Ils ne l'avaient pas encore vue et elle pouvait jouir de la vue imprenable qu'ils offraient. C'était son bal, elle en était la reine. Elle avait l'avenir devant elle, et ce soir, tout semblait devenir possible. Le sourire aux lèvres, Annabelle posa le pied sur la première marche, le regard fixé loin devant elle, toute son attention captivée par celui qui faisait battre son coeur. Elle ne vit pas que son pied s'était pris dans les multiples jupons qui faisaient bouffer sa robe et ce n'est qu'en perdant l'équilibre qu'elle comprit ce qui lui arrivait. Sa sœur poussa un cri, tendit la main pour tenter de lui saisir le bras mais elle ne put qu'effleurer Annabelle. Horrifiée, la jeune fille se sentit tomber et en un éclair, la mort de la dame blanche passa dans son esprit effrayé.

Un souffle chargé d'une senteur de rose l'enveloppa et des bras l'enlacèrent, la maintenant debout, en équilibre précaire, avant de la pousser doucement vers la rambarde à laquelle elle s'accrocha avec force.

Une fois rétablie, Annabelle s'aperçut qu'elle avait retenu son souffle et ses poumons douloureux s'emplirent à nouveau. Un instant, l'image d'une souriante jeune fille vêtue d'une longue robe blanche dansa devant ses yeux avant de s'estomper.

 

La dame blanche ne se manifesta plus après avoir empêché un nouveau drame de faucher trop tôt une vie pleine d'espoir. Sa mission accomplie, elle avait enfin pu rejoindre l'autre côté pour retrouver les siens. Annabelle regrettait de n'avoir jamais pu la remercier. Lorsqu'elle contemplait sa petite Claire endormie, lui chantonnant l'une des berceuses que la dame blanche lui avait apprise enfant, elle pensait avec émotion à celle qui, en lui sauvant la vie le soir de ses 18 ans, lui avait permis de vivre son grand amour et de donner naissance à cette enfant qu'elle aimait plus que tout.

 

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 Si vous souhaitez lire un autre texte sur Claire et Annabelle, rendez-vous sur la nouvelle Le cadeau de Claire.