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chapitre 3 : Vengeance

 


Un jour, enfin, je fus envoyé ailleurs. Le vieux monsieur glissa entre mes pages un petit mot pour le destinataire, lui souhaitant une bonne lecture.
Pourvu que le voyage ne dure pas trop longtemps ! Je craignais les conséquences d'un jeun imposé de longue durée.

J'étais littéralement affamé quand on me délivra de mon enveloppe. Combien de temps s'était écoulé? Trois jours ? Cinq ? Davantage ? J'avais
perdu toute notion du temps, tenaillé par cette soif d'encre, au point d'aspirer celle sur l'enveloppe dans laquelle je me trouvais. J'entendis vaguement la postière râler quand elle tenta de déchiffrer l'adresse. J'étais tellement affaibli que je m'attaquai ensuite au « bonne lecture » qui m'accompagnait . Je savais que dès que l'occasion se présenterait, je saignerais le premier livre venu.

Le premier livre qui me tomba sous la main s'avéra assez indigeste, mais je ne fis pas le difficile, étant donné les circonstances. Requinqué, je pus enfin regarder autour de moi.

Nouvelle maison. Une femme. Ma première réaction fut « Chouette, il va y avoir plein de bouquins sentimentaux » avant de me rappeler mes bonnes résolutions : végétarien. Pourvu que la dame n'ait pas mis l'affreuse note « pas de publicité » sur sa boîte aux lettres, sinon, j'étais fichu. Enfin... moi, non, mais les autres livres....

Ils me regardaient d'un air horrifié. Je commençais à avoir l'habitude, mais c'était tout de même douloureux, se sentir rejeté ainsi pour une chose que je ne maîtrisais pas, dont je n'étais pas responsable. Ce n'est pas comme si j'avais demandé à devenir un buveur d'encre. Mais pour eux, c'était du pareil au même : je représentais une menace. Mortelle. Létale.

Une mortelle menace létale. Une létale menace mortelle. Quel que soit l'ordre dans lequel on plaçait les mots, le résultat était le même : j'étais dangereux. Je m'installai dans un coin, les ignorant royalement, me concentrant sur les lieux. Je devais repérer au plus vite les prospectus et autres papiers inutiles. Mes futurs repas. Je survécus tant bien que mal, me nourrissant de pubs sans saveurs.

Vengeance … le mot tournoyait dans mon esprit. Un jour, mon comte viendra et ce jour là...

Le jour arriva plus vite que je le pensais. Mon coeur fit un bond quand j'aperçus la couverture tant honnie. Un sourire mauvais éclaira mon visage, tandis que je contemplais mon ennemi juré. Il était mal en point, après le voyage, et c'était peut-être la seule et unique occasion pour moi. Mais au dernier moment, alors que je m'apprêtai à lui sauter dessus et à le vider de son encre, j'hésitai. Quel plaisir retirerais-je de cette attaque sur un adversaire affaibli, incapable de se défendre ? Aucun. Je serais frustré. Je voulais tuer mon créateur, mais pas comme ça. Je voulais le regarder dans les yeux, voir la peur. Alors, je me tapis dans mon coin, le regard rivé sur ma proie, et j'attendis. Peu à peu, les ombres du crépuscule envahirent les lieux.

Dracula avait vidé trois magazines posés à côté de lui, et semblait en forme. Bien. Je bondis souplement de ma cachette, et j'atterris devant Dracula. Surpris, il eut un petit sursaut.

— J'ai les crocs, grognai-je en le regardant droit dans les yeux. J'ai bien envie de me faire un Transylvanien. Paraît que c'est pas mauvais.

— Pour une surprise, souffla mon ennemi. Je ne pensais pas te revoir.

— La vengeance est un plat qui se mange froid.

Je me sentais en verve, plein de jeux de mots plus ou moins réussis me venaient à l'esprit tandis que je contemplais celui qui avait pourri ma vie. Elle n'était pas parfaite, ma vie d'avant, mais au moins, j'en avais le contrôle. Je n'avais jamais assassiné un autre livre, avant cette nuit horrifique au cours de laquelle Dracula m'avait transformé en cette monstrueuse créature buveuse d'encre. Nous nous défiâmes du regard, bien décidés à en découdre. Les autres livres s'étaient prudemment retranchés à l'autre bout de la pièce, et même le hamster, dans sa cage, avait cessé de tourner dans sa roue pour nous regarder. J'aurais préféré un chat, un bon coup de griffes... trêve de radotage, il était temps d'agir.

Je me jetai sur Dracula. Règlement de comptes à O-k bookland. Le combat fut sanglant, douloureux pour l'un et l'autre, acharné, ponctué de cris de rage et de douleur. Les pages volèrent, les couvertures craquelèrent. Je reçus autant de blessures que j'en infligeai. Peu à peu, quelques livres téméraires commencèrent à donner de la voix, m'encourageant. Dépité, Dracula redoubla d'ardeur. À présent, une voix féminine dominait les cris. Je reconnus celle d'Autant en emporte le vent, une charmante romance historique qui m'avait quelque fois adressé des regards à travers ses longs cils. Je me sentis galvanisé.

L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Je redoublai de coups de pages, Dracula de coups de sa couverture. Une lueur pâle parut dans l'horizon.*
Enfin, mon adversaire trébucha. J'en profitai pour lui envoyer un dernier coup, vidé moi aussi de mes forces. Il tomba. Alors, je me jetai sur le livre et le vidai de son encre.

* cf la chèvre de monsieur Seguin, Alphonse Daudet

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Épilogue : Superbook et les Mordus


Ma réputation de buveur d'encre surpassa très vite celle de Dracula. Mon exploit fit le tour des bibliothèques, médiathèques et autres mots en thèque. On commença à m'envoyer des lettres : les fans hystériques m'envoyaient même parfois une de leur page, pour que je puisse me nourrir d'autre chose que d'encre végétarienne. Je recevais aussi quelques menaces d'autres Dracula, qui juraient de me «faire le papier» lorsqu'ils auraient l'occasion de me trouver. Face à ces menaces, j'envisageai un moment d'engager un garde du corps, mais je me sentais de taille à affronter d'autres buveurs d'encre. J'en avais eu un, j'aurais les autres. Je fis passer le message par quelques-uns de mes livres amis grands voyageurs, comme l'Exécutrice (avec 5 tomes traduits en français, cette dernière était assez importante pour mettre un maximum de personnes au courant, et sa réputation de tueuse à gage jouait en ma faveur ) et Anita Blake ( une autre dure à cuire, plus de 15 tomes ).

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Croc- Blanc, qui me recontacta suite à ces événements, m'assura de sa solidarité. Même maman-contes me promit de m'aider la prochaine fois : elle s'en voulait un peu, je crois, de n'avoir rien fait lors de cette fameuse nuit. Mais elle avait un petit livre à protéger, je pouvais comprendre sa crainte des représailles. Bref, j'avais autour de moi un réseau solide, prêt à entrer en action à la moindre alerte. Les Dracula n'avaient qu'à bien se tenir, d'autant que notre petit groupe se trouva un nom de guerre : les Mordus !

Je devins aussi une sorte de super justicier des livres. Comme dans ces séries télé des années 80, on m'appelait à la rescousse. Quand un livre se montrait indélicat, je le vidais de son encre et hop ! Plus de problème avec le livre en question. C'était une sensation agréable, de venir en aide aux autres, de transformer ma malédiction en talent spécial. Sans compter les battements de cils des jolies demoiselles, admiratives devant mes capacités extraordinaires. Bref, ma vie de buveur d'encre n'était pas si désagréable que ça. On me donna même un surnom : Superbook.
Vous ai-je dit que rares étaient les livres à en recevoir un ?