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Chapitre 2 : la soif d'encre



Dracula m'avait épargné. Pourquoi ? Je l'ignore.

Je me réveillai, étendu, sans force, sur le plancher rugueux. La lumière vive me blessa les yeux. Je battis faiblement des paupières, incrédule. Vivant. J'étais vivant. Mais je me sentais si faible ! Un grondement acheva de me réveiller : mon estomac se manifestait à grands cris. J'étais affamé. Drôle de sensation pour un livre. Je me redressai péniblement. Et avant de comprendre ce qui m'arrivait, je me jetai sur un pauvre magazine qui traînait à portée de main. Je mordis violemment, sans prêter attention à ses faibles protestations, et j'aspirai, longuement, les lettres, les signes de ponctuation. Un mot, dix mots, douze phrases, une page entière, rien ne semblait rassasier cette faim terrible. Le magazine gisait, pages aussi blanches qu'un linge, quand enfin je me détachai de lui. Je me sentais mieux, apaisé. Un gémissement, un sanglot, me firent tourner la tête. Un livre pour enfant me regardait, les yeux écarquillés d'horreur.

— Maman ! hurla-t-il en s'enfuyant, maman !

Je le laissai rejoindre sa mère : je n'avais plus de place pour un petit dessert, si tendre et juteux fût-il. Pourtant, il avait l'air appétissant, ce petit chaperon rouge.

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— Monstre ! haleta la mère, un épais recueil de contes. Ne t'avise pas de toucher une seule lettre de mon précieux bébé ou je t'écrabouille !

— Je n'ai plus faim, répondis-je paresseusement avec un petit sourire. Et de toute façon, le grand méchant loup va s'occuper de ton précieux bébé et de sa chère mère-grand.

Je me sentais fort, puissant. Les autres ouvrages s'écartèrent précipitamment pour me laisser passer, craignant visiblement que je leur fasse subir le sort du magazine. Je m'installai sur un coussin confortable, et je fis une petite sieste.

À mon réveil, la faim était à nouveau là, moins forte mais impérieuse. J'attrapai un autre magazine et me sustentai. Il me parut bien meilleur que l'autre magazine. Il faut dire que les magazines féminins sont particulièrement doux, plus bien évidemment que le magazine d'actualités du matin. Au fil des jours, je goûtai à toutes sortes de nourritures : le magazine littéraire ne me plut pas du tout, le roman policier moyennement. Non décidément, ce que j'aimais, c'était l'encre tendre des « livres pour filles » . Il n'y en avait pas beaucoup, chez le vieux monsieur, et j'eus bientôt bu l'encre de toutes celles présentes. À l'exception de maman-contes. Celle-là, elle veillait jalousement sur son petit, et je ne me risquai pas à l'attaquer. Je ne faisais tout simplement pas le poids, et dans l'immédiat, je ne manquais pas de plats divers et variés.

Les jours passèrent, et ma conscience commença à me tourmenter. Mes victimes exsangues se mirent à hanter mes rêves. Je me réveillais, en sueur, un hurlement coincé dans ma gorge desséchée. Mais ma volonté n'était pas suffisante : tôt ou tard, la faim l'emportait, et je me jetais avec voracité sur la première proie venue, tellement aveuglé par cette soif d'encre que je tuais bien souvent le malheureux livre qui me tombait sous la main.

Accablé de remords, je tentai de me remémorer quelques livres de vampires rencontrés au cours de mes voyages. L'un d'eux, me rappelai-je, m'avait parlé de ses vampires « végétariens ». Twilight! Les vampires se nourrissaient du sang d'animaux plutôt que de sang humain. Pouvais-je faire de même ?

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Je tentai de me nourrir sur les prospectus qui arrivaient en masse chaque jour, et que le vieux monsieur déposait souvent au hasard sur la table basse. Leur saveur était loin d'égaler celle des «chick lit » et autres, mais cela contribuait à apaiser ma faim. Tant bien que mal, je changeai donc de régime alimentaire, même si à plusieurs reprises, je craquai.

Mais peu à peu, les crises de folie s'apaisèrent. Les autres ouvrages me regardaient toujours avec une certaine méfiance, mais ils me craignaient moins. Certains m'encourageaient même dans ma démarche, bien conscients que leur survie était en jeu. Dracula, parti quelques heures à peine après mon agression, j'avais pris la relève. Mais le temps passant, je me mis à rêver de lui faire payer le mal qu'il m'avait fait, celui qu'il m'avait obligé à faire. Vengeance, le mot me trottait dans la tête, me soutenant dans mon nouveau régime végétarien.