Dans la continuité de La guerre des bouquins, voici la deuxième nouvelle que j'ai écrite sur le thème du livre qui voyage. Mes lectures bit-lit ont visiblement laissé des traces!

Cette nouvelle étant longue, je vous en proposerai un nouvel épisode chaque jour pendant 3 jours (j'ai pitié de vous, l'épilogue sera livré avec le chapitre 3). Voici donc le chapitre 1, intitulé Transformation.

  

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Chapitre 1 : Transformation

 


Tout avait commencé un mois auparavant. Je trônais tranquillement sur la table basse du salon de mon nouveau propriétaire, attendant qu'il me prenne entre ses mains pour me lire. C'était un vieux monsieur, aux mains parcheminées, affublé d'une drôle de moustache poivre et sel et de grosses lunettes. Il parlait d'une voix douce. C'était un homme paisible, et mon bonheur aurait été parfait s'il n'y avait eu cet autre livre.
Dracula, de Bram Stocker.

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Je ne l'avais jamais rencontré, mais sa réputation était parvenue jusqu'à moi. Nous en parlions, à mi-voix, jetant des regards angoissés autour de nous, comme s'il risquait de surgir à tout moment pour … je ne savais pas vraiment pour quoi faire, car de multiples rumeurs, plus terrifiantes les unes que les autres, couraient à son sujet.
Quoi qu'il en soit, ce livre avait une réputation exécrable. Bref, chez ce vieux monsieur, Dracula occupait lui aussi la table basse. Méfiant, je faisais en sorte de ne pas croiser son regard, pour ne pas donner l'impression d'être trop curieux, ou agressif. Cette stratégie sembla fonctionner quelques temps, puisqu'il ne me prêta pas attention. Soulagé, je me détendis un peu. Une grave erreur, je le compris plus tard. Si j'avais été sur mes gardes, peut-être aurais-je réussi à lui échapper.
Il faisait nuit, et le vieux monsieur était monté se coucher depuis un petit moment, accompagné de son vieux chien. Il était bien sympathique, ce vieux chien. Il me rappelait un vieux copain à moi, perdu de vue depuis quelques temps : Croc Blanc. Nous avions fait un bout de chemin ensemble, puis nos obligations professionnelles nous avaient éloignés. De loin en loin, j'avais eu quelques nouvelles, mais avec le temps, elles s'étaient raréfiées. Bref, ce chien m'était sympathique, d'autant que contrairement à la plupart des chiens, il n'avait pas cherché à me mordiller. J'aurais préféré, je crois,subir la bave d'un chien, plutôt que le sort qui m'attendait.

— J'ai faim.

La voix me fit sursauter. Imprudemment, je me tournai dans sa direction... et me retrouvai nez à nez avec Dracula. Il me dominait de toute sa taille, et je sentis un frisson glacé me parcourir. Il était tout simplement effrayant. Je me recroquevillai sur moi-même, tremblotant de toutes mes feuilles, comme si cela pouvait me protéger de lui. Impression ridicule, j'en conviens, mais j'avais si peur ! Il m'adressa un sourire fort déplaisant, qui n'augurait rien de bon pour moi.

— Pardon ? osai-je enfin demander, d'une voix qui, à ma grande fierté, ne tremblait pas.

— J'ai faim. Je sens que tu vas faire un excellent repas.

— Heu... je pense que vous devriez vous adresser à quelqu'un d'autre, fis-je. Je suis vieux, vous savez, plus de première jeunesse. Mes pages sont jaunies, mon encre passée, ma couverture démodée. J'ai des taches de-ci de-là, sans parler des moisissures. Elles sont dues à mon séjour assez long dans une cave humide. Les moisissures, c'est mauvais pour la santé. Non, vraiment, je ne suis pas celui qu'il vous faut, vous risqueriez de tomber malade à cause de moi, je m'en voudrais.

— Tu parles beaucoup, soupira Dracula en s'approchant encore, les yeux brillants, les crocs luisant doucement dans la pénombre.

Il était si près de moi que je pouvais sentir son souffle sur mon visage. Je reculai. En général, quand un livre me cherchait des noises, la mention des moisissures suffisait à le détourner. Aucun livre digne de ce nom ne souhaite être couvert de ces choses. Les lecteurs n'aiment pas les livres abîmés, tachés, et le pire des sorts attend ceux atteints de moisissure. J'ai la chance que les miennes soient discrètes, et en général, bien sûr, je me garde bien d'en parler, mais de temps à autre, elles m'aident. Pourtant, face à la détermination de Dracula, mes moisissures semblaient bien inutiles. Je bondis de la table, bien décidé à lui échapper. Il éclata d'un rire démoniaque, comme si cela l'amusait. Je me mis à courir, le souffle court, heurtant au passage des meubles qui me meurtrirent la couverture. Une entaille apparut sur ma tranche, douloureuse, profonde, mais je l'ignorai.

Ma vie était en jeu, j'en étais certain ! Je ne connaissais pas les lieux, arrivé depuis trop peu de temps pour avoir été promené dans la maison, mais je me fiai à mon instinct. Il me fallait rejoindre la chambre, à l'étage. Là où se trouvait le vieux monsieur, là où se trouvait le chien. Le chien, j'en étais persuadé, me viendrait en aide.

Hélas, je jouais de malchance : la porte du salon était fermée ! Pris au piège, j'étais pris au piège, condamné à courir en rond dans la pièce plongée dans la pénombre ! Dracula avait l'avantage du terrain, il connaissait les lieux bien mieux que moi. Haletant, je me jetai dans un recoin sombre, et tous les sens en alerte, je tentai de le localiser. Il me fallait trouver un plan de bataille, quelque chose, n'importe quoi, susceptible de me sortir de ses griffes. À présent, je me rappelais de l'un des surnoms que l'on donnait au légendaire Dracula : le buveur d'encre.

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Rares étaient les livres possédant un surnom. Mais celui-là, je le comprenais, n'était pas une simple légende. Et il en avait après moi, après ma vie. Un léger mouvement, à la périphérie de mon champ de vision, me fit tourner la tête. Il se tenait à quelques pas de moi, aussi discret qu'un chat. Oh, si seulement l'un de mes nombreux amis chats avait été présent, les choses auraient tourné autrement ! Un coup de griffes, et adieu Dracula ! Mais j'étais seul.

— Au secours ! hurlai-je en fuyant à nouveau.

— Rien ne sert de courir, ricana mon poursuivant.

Bêtement, je repensai à mon ami le livre des fables de La Fontaine. C'est fou ce qui peut vous traverser l'esprit quand vous êtes en proie à la panique.

— À l'aide ! tentai-je à nouveau, en effectuant un saut périlleux par-dessus un objet non identifié qui s'était soudain dressé en travers de mon chemin.

— Help ( peut-être y avait-il un courageux livre britannique? ) !

— I need somebody, ricana encore l'infâme créature.

Il osait se moquer de moi ! Invoquer les Beattles dans un moment pareil, c'était indécent. Je fis une glissade sur le parquet ciré, avec triple axel et double lutz piqué. Je ne pourrais lui échapper éternellement, pourtant, dans l'immédiat, je n'avais d'autre solution que de continuer à fuir. Personne, compris-je avec désespoir, ne viendrait à mon secours.

Qui aurait le courage de se dresser face au terrible Dracula ? J'aurais aimé que Frankenstein soit là, lui aurait pu envoyer sa créature affronter le vampire. Mes forces se réduisaient comme peau de chagrin. Je me secouai : ce n'était pas le moment de penser à mon vieux copain inutile Balzac.

— Petit petit petit, sifflota mon persécuteur. Viens, je ne te ferai pas de mal.


Je me terrai une nouvelle fois dans un coin sombre, tentant de discipliner ma respiration erratique. Je devais faire autant de bruit qu'une locomotive ! Un bruissement attira mon attention, et cette fois, ce fut la fin. Plus rapide que l'éclair, Dracula me fonça dessus et me frappa violemment. Le coup me fit voir des étoiles. Je me défendis avec maladresse, rendant les coups à l'aveuglette, sans réfléchir. Ceux que je recevais en retour étaient dix fois plus violents. La tête me tournait. Un coup particulièrement violent me propulsa en arrière, je heurtai quelque chose de dur, et m'effondrai à terre.
J'aperçus, à travers ma vision troublée, la haute silhouette de Dracula, avant de m'évanouir.