Dans La guerre des bouquins, vous allez découvrir mes petites manies de lectrice (oups) . Et oui, il s'agit bien de moi dans le texte... et de mes chats!

 Je suis inscrite sur différents sites d'échanges de livres. Sur l'un d'eux j'ai le statut VIP, qui me permet d'accéder à un petit forum. Un beau jour, avec quelques autres membres du forum, nous avons eu l'idée d'écrire de petites nouvelles autour du thème d'un livre qui voyage (dans le temps, dans l'espace...). J'ai écrit trois textes, et voici le premier : la guerre des bouquins.

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

 

 

Et bien voilà : on m'a empaqueté, aveuglé, et expédié vers l'inconnu. Encore une fois. C'est dur la vie de livre à succès. On n'arrête pas! Ce matin, on m'a déposé dans une boîte sombre, une « boîte aux lettres » à ce qu'il paraît. Je n'étais pas tout seul dans cette galère : quand la factrice m'a déposé dans la boîte, j'ai entendu des voix. Je crois que j'écrasais légèrement, sous mon poids... volumineux... d'autres livres. J'ai bien tenté de m'excuser, mais j'ai eu l'impression que ça n'était pas très efficace. Et l'attente a commencé.

livre

On a attendu.

On a attendu.

On a attendu.

On a attendu.

On a attendu.

On a attendu.

On a attendu.

Et encore attendu. Tiens, je parie que vous avez sauté quelques-uns des « on a attendu »! Trop long, trop pénible à lire, n'est-ce pas? Alors imaginez notre calvaire, à nous, pauvres livres! J'ai bien essayé de lancer la conversation, mais ils m'ont snobé. J'admets que, peut-être, celui juste en dessous de moi peinait quelque peu à respirer.

Je ne sais pas exactement combien de temps ça a duré, mais mettez-vous à notre place! En plus, il faisait frisquet, malgré l'emballage. Je ne sors pas beaucoup, mais je suis presque sûr qu'on était en automne. J'aurais bien aimé que mon précédent propriétaire renforce un peu mon emballage, j'aurais mieux résisté aux températures un peu fraîches.

Enfin! J'ai entendu très distinctement le bruit d'un trousseau de clefs, puis une serrure qui tourne et la lumière a pénétré à l'intérieur de la boîte. Pas beaucoup, mais juste assez pour qu'on sache que notre calvaire était terminé.

— Un, deux, trois... quatre livres! s'est exclamée une voix féminine.

Quelqu'un nous a attrapés et ...vlan! J'ai glissé par terre.

— Et merde ! Quelle maladroite! a fait la voix de femme.

Elle m'a ramassé, m'a calé tant bien que mal et nous voilà repartis. J'ai serré les dents – enfin, façon de parler – tant mon équilibre me paraissait instable.

Enfin, la lumière fut! Je me suis retrouvé aveuglé quelques instants. Le temps que je reprenne mes esprits, j'étais déjà posé sur un tas d'autres livres (qui ont encore protesté, mais qu'est-ce que j'y peux moi, si on me met toujours sur les autres?) J'ai enfin vu ma nouvelle propriétaire et … oh, des chats! Les deux félins ont grimpé sur la table où nous avions été déposés, nous ont humé, se sont frottés un peu contre nous. J'ai gloussé (que voulez-vous, je suis chatouilleux). Et ce qui devait arriver arriva : la pile, toujours en équilibre précaire, a dégringolé.

—C'est pas possible! a ronchonné la femme. Au lieu de martyriser mes livres, allez plutôt faire les commères derrière la fenêtre. Allez, ouste!

Les chats l'ont regardée, puis se sont dirigés d'un pas tranquille vers la fenêtre. Les chats sont des animaux intelligents, ils comprennent vraiment ce qu'on leur dit.

Elle nous a ramassés une nouvelle fois, nous a rangés en rang d'oignon sur une étagère, à côté d'autres livres. Chouette, des copains! Après plusieurs jours passés dans cette enveloppe, seul et abandonné, je me sens toujours d'humeur bavarde et sociable.

— Salut, tu es là depuis combien de temps? ai-je fait à ma petite voisine de droite.

— Je n'en sais rien, a-t-elle dit. Mais j'ai l'impression que ça fait une éternité. Je ne comprends pas très bien comment elle fait son choix. Je crois, a-t-elle ajouté d'une voix triste, qu'elle n'a pas envie de me lire. Pourtant, je raconte une histoire très intéressante.

— J'en ai vu défiler, a ajouté un autre roman, presque aussi costaud que moi. Certains restent longtemps, d'autres partent vite, c'est à n'y rien comprendre! Une chose est sûre, nous sommes de plus en plus nombreux! Certains jours, comme aujourd'hui, c'est la folie : plein de nouveaux. On a même atteint un record une fois : dix le même jour, la demoiselle était comme folle en ouvrant les emballages!

— Elle est bien gentille, mais elle n'a aucun sens des priorités, et le droit d'aînesse dans tout ça ? a grimacé ma voisine de droite.

— Sans compter que certains d'entre nous sont plus intéressants que d'autres, a ajouté un autre roman, un peu plus loin.

J'ai louché un peu pour lire le titre : un polar, j'aurais dû m'en douter! Il fallait toujours qu'ils la ramènent ceux là, sous prétexte qu'ils étaient plein de mystère et tout et tout. Les filles de la collection aventures et passion craquaient toujours pour eux. Ces derniers temps, on devait aussi subir la concurrence de la bit-lit. Punaise, vivement que les loups-garous et les vampires passent de mode, on était bien avant sans eux! Ma voisine de droite, d'ailleurs, faisait du charme à l'un des livres arrivé en même temps que moi. Il faudrait peut-êre que je lui recommande de papoter avec le buveur d'encre à l'occasion, les vampires lui sembleront peut-être moins sexy après ça. Moi, j'ai la phobie du sang et de tout ce qui tache en général. Rien de tel pour envoyer un livre à la retraite prématurément que ce genre d'accident du travail.

Je me suis donc préparé psychologiquement à rester un moment sur mon étagère – un peu poussiéreuse. L'idée, ceci-dit ne me déplaisait pas : les enveloppes, les centres de tris où on vous balance sans s'occuper de vous abîmer, les boîtes aux lettres inhospitalières... non, franchement, j'étais bien mieux là. La décoration était sympa, avec plein de couleurs vives, et en début d'après-midi, quand le soleil s'est mis à briller, la lumière est venue nous chauffer un peu sur nos étagères. Certains ont commencé à se plaindre que c'était mauvais pour leur teint, mais moi, j'ai apprécié. Ils n'ont sans doute jamais attendu dans une boîte aux lettres, en automne, seulement vêtus d'une petite enveloppe toute fine! Il faut dire que mes petits camarades semblaient être des jeunots, moi je suis un livre expérimenté. Je sais apprécier les bonnes choses.

J'en étais là de mes réflexions quand soudain, je me suis senti saisi par la tranche.

— Youpi! ont crié mes camarades, elle va en choisir un!

Je me suis retrouvé à plat par terre. Du coin de l'oeil, j'ai aperçu plusieurs autres livres allongés eux aussi de tout leur long. Apparemment, il y avait de la concurrence. La femme nous a regardés un long moment, nous a attrapés, nous a retournés pour voir nos fesses – chez les livres, on parle pudiquement de quatrième de couverture – en a remis certains sur l'étagère, en a reposés d'autres. Les chats tournaient autour de nous, nous reniflant, et l'un des deux s'est même allongé sur moi, me coupant la respiration avec sa fourrure.

 

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Pour la première fois, j'ai compris ce que ressentaient les autres quand on me posait sur eux! En plus, sa fourrure me chatouillait et il ronronnait fort. Si je n'avais pas eu tant de peine à respirer, j'aurais profité de la petite séance de vibrations de ronronthérapie, mais là, à demi asphyxié, je n'ai pas trop apprécié. Dommage.

La femme a choisi un livre que je ne connaissais pas, et nous sommes retournés sur nos étagères. Cette fois-ci, je me suis retrouvé coincé entre un livre grand format et une comédie romantique. Elle m'a bien fait rire, celle-là. C'est ce que j'aime avec les comédies romantiques : elles sont fleur-bleue, farfelues, drôles, ne se prennent pas au sérieux. On a tout de suite sympathisé. Elle dédaignait les beaux romans policiers pour m'accorder toute son attention. Elle m'a expliqué qu'elle préférait les livres matures et expérimentés, comme moi. Ça fait plaisir de rencontrer enfin quelqu'un qui ne se fie pas au physique!

— C'est au moins la troisième fois qu'elle le relit! s'est soudain exclamé un de mes compagnons d'étagères.

— Quatre, a rectifié un autre livre, je suis là depuis plus longtemps que toi, c'est la quatrième fois.

— Pffff, franchement, on est des dizaines à attendre qu'elle nous lise, et elle préfère relire ce livre-là!

— Moi je dis, révolution! a crié un autre.

« Tiens, ai-je pensé, un livre d'Histoire, il a dû être mal rangé celui-là. »

— Bof, a tempéré un autre ancien, de quoi vous plaignez-vous? On est bien ici. Quand elle vous aura lus, vous serez envoyés ailleurs, et vous ne savez pas où on vous rangera. Si ça trouve, vous tomberez sur un lecteur aux doigts sales, qui laissera des traces de café sur vous.

Ça leur a cloué le bec, et je suis retourné à mon entreprise de séduction auprès de ma nouvelle copine.

Quelques jours plus tard, le rituel a repris : nous nous sommes retrouvés sur le tapis, retournés, observés, reposés, feuilletés. Finalement, à ma grande surprise – oh fierté! – j'ai été l'heureux élu du jour. Les autres, remis en rang sur l'étagère, ont commencé à me huer. Que voulez-vous, on ne peut pas plaire à tout le monde.

Ma propriétaire s'est plongée dans mes entrailles, mais je n'étais pas très content : la télévision était allumée et elle regardait un truc tout en me lisant. Qu'est-ce que c'est que ces manières? Certains diront que c'est mon côté enfant unique (mon auteur n'a jamais réussi à écrire un autre roman valable) , mais j'aime être le seul centre de l'attention. Bientôt, un bruit de moteur est venu encore la distraire. Elle m'a posé sur le coussin à côté d'elle, et j'ai aperçu alors l'origine de ce bruit : un de ses chats venait de s'allonger sur elle et ronronnait. C'était bien ma veine! Elle a glissé une carte postale en guise de marque-page entre mes pages, pendant qu'elle câlinait son chat.

— Il ne faut pas pleurer, a essayé de me consoler la carte. Ça arrive souvent, mais des fois, elle lit pendant des heures. Moi, parfois, ça m'arrange, parce que je tombe sur des livres pas très sympa.

— À ce point?

— Je dis toujours qu'il vaut mieux vivre seule que mal accompagnée, s'est exclamé la carte, tu verrais ces pimbêches et ces bêcheurs! Ils se croient supérieurs, sous prétexte qu'ils ont plus de mots d'écrits sur eux que moi. Remarque, je rigole bien quand elle les laisse tomber avant la moitié parce qu'elle les trouve pénibles ou pas intéressants. Parfois, je me prends à souhaiter pour qu'elle choisisse une de mes soeurs comme marque-page.

— Je comprends, ai-je compati. L'autre jour, je me suis retrouvé à côté d'un dictionnaire, tu l'aurais vu, avec son air méprisant! Tout ça parce qu'il contient des mots compliqués!

— Et les bescherelles! a surenchéri ma camarade. C'est tout juste s'ils ne nous rient pas au nez quand ils constatent qu'on n'a pas de subjonctif ou de conditionnel!

— Moi j'en ai. Un peu, vraiment pas beaucoup, me suis-je empressé de rectifier en voyant sa tête. Mon auteur pensait qu'en glissant quelques mots compliqués, ça ferait bonne impression.

— Oh, le vieux, tu pourrais la fermer? m'a soudain crié le polar, de son étagère, on voudrait bien entendre ce qu'ils racontent à la télé!

— Oui, c'est mon adaptation, a renchéri un autre roman.

— Tiens, tu vois, qu'est-ce que je te disais, m'a soufflé la carte. Sous prétexte qu'elle passe à la télé, elle se croit mieux que nous.

— Je ne suis pas vieux, ai-je protesté, vexé.

— Mais non, tu as juste eu beaucoup de succès. On voit bien que tu as été beaucoup lu. Pas comme elle, a- t-elle ajouté avec un ricanement.

En regardant du côté de l'étagère, j'ai aperçu en effet le fameux livre dont l'adaptation passait à la télé : sa tranche était lisse et brillante. On ne pouvait pas dire qu'elle s'était tuée au travail, celle-là! Moi, j'ai déjà dû passer par la case chirurgie esthétique : on m'a lifté (autrement dit, on m'a couvert avec un plastique transparent), j'ai aussi subi une amputation ou deux, heureusement, je suis tombé sur une super chirurgienne qui a réussi à recoller mes pages. La première fois, je ne vous raconte pas la boucherie! Bref, je ne suis plus de première jeunesse, mais de là à me traiter de vieux! C'était de la jalousie, ni plus, ni moins. Je suis sûr de pouvoir encore faire le bonheur de quelques lecteurs avant de prendre ma retraite! D'ailleurs, la comédie romantique m'a fait un clin d'oeil : tant qu'on plaît aux jeunettes, tout va bien!

Finalement, mon amie la carte postale et moi avons bien bavardé. Elle a rencontré tellement de livres, c'est un vrai puits de sciences! Comme je ne suis pas en reste, ayant moi aussi beaucoup voyagé, nous avons parlé durant des heures, jusque tard dans la nuit. Le lendemain, la demoiselle aux chats s'est replongée dans ma lecture, et cette fois-ci, pas d'interruption. Je crois qu'elle m'a bien aimé!

Ceci dit, j'ai un peu déchanté quand elle m'a terminé : certains livres finissent sur des étagères particulières chez elle, ce sont ceux qu'elle a adorés, et qu'elle veut garder. Tous les livres espèrent y rejoindre ceux qui y sont déjà.

— Elle aime beaucoup les histoires d'amour, a soupiré celle qui avait été ma voisine de droite, alors que j'étais posé sur la table, de façon à les apercevoir tous. J'ai toutes mes chances... si elle se décide à me lire!

— Un bon thriller, il n'y a rien de tel, a rétorqué un autre (un thriller bien sûr) . J'ai ma place sur ces étagères, je suis un excellent livre, avec une intrigue vraiment bien menée, des personnages intéressants. Est-ce que vous avez lu les critiques littéraires qu'on a faites sur moi? Je suis vraiment un livre à lire, moi!

— Oui, mais moi, je parle de vampires, elle en a plein, des livres de vampires, alors moi aussi, je peux y aller!

— Elle finira par se lasser, c'est juste un effet de mode, a répondu le thriller, dédaigneux. Alors que nous autres, thrillers, sommes indémodables.

Ils ont commencé à se disputer et j'ai cessé de les écouter. Mais après ça, j'avoue que j'ai eu très envie de faire partie de cette élite privilégiée, trônant au-dessus de nous autres, pauvres petits livres. C'est vrai qu'à bien y regarder, ils avaient l'air tellement sûrs d'eux, ils n'avaient plus rien à prouver! Ah! Rejoindre cette Olympe livresque!

Aussi ai-je été vraiment déçu de ne pas lui plaire assez pour aller sur l'étagère : j'ai atterri dans une malle en osier, avec plein d'autres livres. Une fois encore, ma grande taille m'a valu pas mal de critiques : les poches sont très susceptibles, question poids. Je suis un livre de poche, mais encore une fois, les livres sont d'une jalousie maladive, la concurrence est rude. J'avoue que moi, je crains surtout les ebooks. Il paraît que ça prend moins de place. Comme je n'en ai jamais rencontré, je ne fais que répéter ce que j'ai entendu. Mais on sait tous qu'on craint ce qu'on ne connaît pas.

Bref, j'ai fini dans la malle, en attendant d'être envoyé ailleurs. J'ai attendu longtemps.

J'ai attendu.

J'ai attendu.

J'ai attendu. Au bout d'un moment, j'ai même fini par envisager de rejoindre le groupe des LQAA (les Livres Qui Attendent Anonymes). N'ayant rien d'autre à faire, je me suis même pris à imaginer la scène, c'est vous dire si j'étais désespéré!

— Bonjour, je suis un livre et j'attends qu'un lecteur veuille de moi.

— Bonjour, livre sans lecteur.

De temps à autre, j'ai eu espoir d'être expédié ailleurs. D'un seul coup, la perspective d'un nouveau voyage en enveloppe, jeté dans les centres de tri, puis déposé dans une boîte aux lettres inhospitalière, semblait presque enviable. Un vrai paradis! Mais il m'a fallu attendre, voir partir certains livres. D'autres sont arrivés. La comédie romantique nous a rejoints, pour mon plus grand plaisir. J'ai moins apprécié la compagnie du thriller, toujours aussi pompeux, mais le voir dans la malle et pas sur les étagères m'a bien fait rire. Je sais, c'est mal de se moquer du malheur des autres, mais quand on n'a rien à faire, on saisit toutes les occasions de se distraire! Il a boudé un moment, mais finalement, il s'est intégré à notre petit groupe. Je dois avouer que malgré l'étroitesse de la malle, on s'amusait bien tous ensembles. On s'est fait des sacrées fiesta!

Jusqu'au jour où, enfin, j'ai été celui qui partait. La demoiselle aux chats m'a soigneusement enveloppé, pour que je ne souffre pas trop du transport, ça m'a touché. Puis, elle m'a emmené à la poste.

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— Au revoir, petit livre, bon voyage, a t-elle dit.

J'ai atterri sur une pile d'enveloppes, mais cette fois, je n'ai pas fait attention à leurs protestations, trop heureux de repartir vers de nouvelles aventures.

— C'est sûr qu'elles, avec leurs factures, les gens ne sont pas trop contents quand elles arrivent dans leur boîte! me suis-je exclamé, un peu moqueur.

Un petit rire a échappé à ma copine la carte postale. Cette chipie s'est débrouillée pour se cacher entre deux de mes pages. Elle aussi avait envie de voyager un peu, alors je lui ai proposé de faire du co-enveloppage!