Le vilain petit canard revisité à ma façon.

 

Tous mes écrits, romans et nouvelles, font l'objet d'un dépôt. Il est donc formellement interdit de les recopier ou de les reproduire, même partiellement, sans l'autorisation de l'auteur.

La fille aux loups

 

Il était une fois une enfant née dans une famille de marchands. C'était la quatrième fille de ce couple. Ses sœurs étaient toutes ravissantes, comme leur mère, qui était très fière de sa progéniture. Aussi fut-elle fort déçue lorsqu'elle constata que sa petite dernière n'était pas aussi jolie. Elle masqua sa déception et fit en sorte que l'enfant ne s'en rende pas compte. La fillette portait toujours les plus belles tenues, était toujours coiffée avec soin. Mais rien n'y faisait: elle était moins jolie que ses sœurs. Peu à peu, elle en prit conscience. Chaque fois qu'elle sortait avec sa mère et ses sœurs, les moqueries fusaient. D'abord discrètes, elles se firent plus flagrantes à mesure que la fillette grandit. Bientôt, elle surprit les conversations des dames qui fréquentaient sa famille.

— Elle n'est pas vraiment laide, disait l'une.

— Mais elle n'est pas jolie, ajoutait une autre.

— On s'en rend compte, même avec ses fanfreluches, reprenait la première. Même vêtues comme des paysannes, les trois autres resteraient bien plus belles que leur sœur.

— C'est surprenant d'ailleurs que dans une même famille, il y ait de telles différences entre les enfants. À les voir, on ne devinerait jamais qu'elles sont sœurs, ajouta un jour avec perfidie l'une de ces dames.

Sur le moment, la fillette ne comprit pas la portée de cette allusion. Mais la rumeur commença à se répandre: peut-être n'était-elle pas la fille de celui que tous prenaient pour son père? Horrifiée, la mère, qui voyait remettre en cause sa dignité, ne put lutter contre ces insinuations. L'humiliation était cette fois trop grande : son mari décida de quitter leur petite ville pour une autre et surtout, d'envoyer leur benjamine chez une tante âgée.

La fillette, qui avait atteint l'âge de 10 ans, pleura, supplia. Elle ne voulait pas être séparée de sa famille, de sa mère, de ses sœurs, qu'elle aimait tendrement, pour vivre chez une inconnue. Mais le père fut inflexible, et même sa mère, aux grands yeux tristes depuis que les rumeurs avaient entaché son honneur, ne la défendit pas. C'est ainsi que la fillette fut déposée chez sa parente.

C'était une femme âgée, aigrie, méchante. Bien que riche, elle vivait chichement. À peine la famille fut-elle repartie après avoir embrassé l'enfant, qu'elle renvoya sa servante.

— Tu vas devoir gagner ta pitance, dit-elle sévèrement à la petite fille qui se tenait, intimidée, devant elle. Tu ne crois pas que je vais te nourrir, te vêtir, sans rien en échange. Tu n'es même pas assez jolie pour que je puisse te faire parader devant mes amies. J'aurais préféré une de tes sœurs.

Une fois encore, son physique ingrat lui valait d'être rejetée. Triste, résignée, la fillette commença alors son service auprès de sa parente. Levée tôt le matin pour ranimer le feu dans l'âtre, préparer le petit-déjeuner, elle devait ensuite assister cette mégère dans sa toilette, avant de lui faire la lecture. Repriser, nettoyer, cuisiner, la vie de la fillette devint une routine ménagère ennuyeuse et sombre. Elle n'avait plus rien à voir avec l'enfant choyée qu'elle avait été et portait désormais des robes grises faites dans des tissus grossiers. Lorsqu'elle osait se regarder dans un miroir, elle ne voyait qu'une adolescente maigre, pâle, aux cheveux bruns nattés et au visage ingrat. Alors, le temps passant, elle apprit à éviter les miroirs. Les commentaires méchants de sa parente lui rappelaient régulièrement sa laideur. Au fil du temps, les lettres de sa famille devinrent plus rares. On ne l'aimait pas, elle l'avait compris. Ah! Si seulement elle avait pu être jolie, ne serait-ce qu'un tout petit peu! Hélas, son souhait ne semblait pas vouloir se réaliser.

Un jour, alors que plusieurs années déjà avaient passé, la jeune fille, fatiguée, commit une maladresse et renversa de l'eau bouillante aux pieds de la vieille dame. Furieuse, celle-ci la battit méchamment tout en l'agonisant d'injures. Ce soir-là, la jeune fille se coucha sur sa méchante paillasse en pleurant. Sa vie était devenue insupportable. Il devait bien exister, dans ce vaste monde, un lieu où les gens l'accueilleraient avec bienveillance malgré son manque de beauté. Un lieu où seules ses qualités morales compteraient. Elle n'était pas jolie, mais courageuse, dure à la tâche, d'humeur égale. Si elle demeurait plus longtemps chez cette femme cruelle, elle se flétrirait jusqu'à devenir comme elle. Quelle horreur!

Sa décision prise, la jeune fille rassembla ses maigres effets. Un matin, très tôt, elle quitta la maison où elle avait été si malheureuse et partit alors que les premiers rayons du soleil perçaient les nuages. Il faisait frais, on était déjà en automne. Frissonnant sous sa cape de laine, autant de froid que de crainte, elle avança pourtant longtemps d'un pas déterminé. Elle ne savait pas où elle allait, mais elle ne flancha pas et poursuivit sa route.

À la nuit tombée, la jeune fille, fatiguée, se rendit compte qu'elle était perdue au milieu des bois. La pénombre aidant, elle avait même quitté le chemin sur lequel elle s'était engagée. Autour d'elle, il n'y avait qu'arbres, buissons, mousse, ronces. Et dans le silence nocturne, elle pouvait percevoir des bruits inquiétants. Le vent soufflait, sinistre, dans les branchages qui masquaient la lumière douce de la lune. Des animaux faisaient entendre leur cri: une chouette hululait, des insectes crissaient... était-ce un serpent qui produisait ce sifflement étrange? Apeurée, elle regrettait à présent sa témérité.

— Pourquoi n'ai-je pas su me contenter de ce que j'avais? se lamenta la jeune fille, recroquevillée au pied d'un arbre, serrant sa cape trop fine autour d'elle. Je vais mourir ici, et personne ne saura où trouver mon corps.

Sa famille la pleurerait-elle en apprenant sa disparition? Sans doute pas, dut-elle admettre à regret. Personne ne regretterait le départ de la fille embarrassante qu'elle était. Épuisée, elle finit par s'endormir.

Au matin, la jeune fille se réveilla en sursaut. Juste devant elle se tenait un gigantesque loup gris. Elle poussa un petit cri affolé. Cette fois, pensa-t-elle, tout était terminé. Elle ne mourrait pas de froid ou de faim, mais sous les crocs d'un loup féroce. Courageusement, elle retint ses larmes pour faire face avec dignité à son bourreau. Mais les minutes passant, elle réalisa que l'animal ne semblait pas menaçant. Il la regardait d'un air résigné, suppliant, comme s'il attendait quelque chose de cette petite humaine.

— Que veux-tu? demanda d'une voix tremblante la jeune fille.

 

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L'animal ne répondit pas, bien sûr, mais pencha la tête, comme s'il comprenait ce qu'elle disait. Avec mille précautions, la jeune fille se redressa. Le loup, découvrit-elle, était une louve. La bête lui tourna le dos et se fondit dans les buissons. Quelques instants plus tard, elle fit demi-tour, et répéta son manège. La jeune fille comprit qu'elle voulait qu'elle la suive. Qu'avait-elle à perdre? Résolument, elle emboîta le pas à la femelle. Elles marchèrent un long moment au milieu de la nature sauvage.

Enfin, elles parvinrent au bord d'un ravin profond. Dans une petite anfractuosité rocheuse, trois louveteaux se serraient les uns contre les autres. Ils accueillirent le retour de leur mère avec des gémissements plaintifs qui émurent la jeune fille. Un faible bruit, en provenance du ravin, attira alors son attention. La louve émit un cri qui ressemblait à s'y méprendre à un sanglot et regarda l'humaine. S'approchant avec précaution du bord, la jeune fille découvrit alors quelques mètres plus bas, sur une étroite avancée rocheuse, un autre louveteau. Le pauvre petit pleurait tout en se serrant tant bien que mal contre la paroi. Il n'avait guère de place. S'il tombait, il mourrait écrasé au fond du ravin. Et il ne pouvait espérer remonter jusqu'à sa mère et ses frères sans aide.

— C'est pour cela que tu es venue me trouver? demanda la jeune fille à la louve.

De tout son cœur, elle souhaitait pouvoir aider ce petit à retrouver la chaleur et la sécurité de sa famille, mais comment faire? Elle risquait de tomber elle aussi en lui venant en aide. Un roulement de pierres et le jappement terrifié du louveteau lui fit renoncer à aller chercher de l'aide. Le temps pressait. Alors, elle ôta sa cape et la débita en longues lanières qu'elle noua les unes aux autres pour obtenir une longue corde dont elle noua une extrémité à un arbre qui semblait solidement enraciné. Elle enroula l'autre extrémité à sa taille, espérant que la corde soit assez longue, et assez solide. Prenant une grande inspiration, la jeune fille entreprit de descendre le long de la paroi. La roche était friable, et des pierres se détachaient fréquemment sous ses doigts et sous ses pieds, rendant l'opération périlleuse. Enfin, après ce qui lui parut une éternité, elle parvint à la hauteur du louveteau.

 

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Le petit tremblait de peur. Il se laissa prendre dans les bras et arrimer dans la besace que la jeune fille avait passée autour de son cou. Commença alors la lente et périlleuse remontée. La louve allait et venait au bord du précipice, encourageant par de petits bruits de gorge la jeune fille. Le jour déclinait quand, enfin, elle se laissa tomber au sol, en sécurité. De bonheur, la louve et ses petits lui léchèrent le visage. Épuisée, affamée, les mains ensanglantées, la jeune fille se traîna au pied de l'arbre où elle avait accroché sa corde improvisée, et sombra dans un profond sommeil.

À son réveil, elle découvrit que la louve et sa portée s'étaient collées contre elle, lui tenant bien plus chaud que la cape qu'elle avait sacrifiée. Peu après, la louve, lui laissant ses petits, partit en chasse et revint avec un lièvre qu'elle déposa avec respect aux pieds de l'humaine. La jeune fille alluma un feu pour faire rôtir le lièvre et ils partagèrent tous la viande. Un vrai festin!

L'hiver vint, et le froid, la neige, avec lui. Ils trouvèrent refuge dans une grotte que la jeune fille aménagea aussi confortablement que possible. La louve lui apprit à chasser en même temps qu'à ses petits. Contre toute attente, la jeune fille découvrit qu'il lui était possible de survivre dans la forêt qu'elle avait crue hostile. Elle était bien plus heureuse ici, avec ses loups, dans une caverne sombre au profond des bois, qu'au milieu des humains! Ici, peu importait qu'elle fût ou non jolie. Son courage, sa gentillesse, lui avaient apporté l'amitié indéfectible des loups.

Les années passèrent ainsi, au rythme des saisons. Les louveteaux grandirent, et quittèrent bientôt la caverne pour vivre leur vie. Seul celui que la jeune fille avait sauvé resta. Un lien très fort les unissait. Il était tout à la fois son meilleur ami, son confident et son protecteur. Lorsqu'elle parcourait la forêt en sa compagnie, la jeune fille se sentait en parfaite sécurité.

 

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Un beau jour, la rumeur se répandit qu'une jeune femme vivait au milieu des loups, dans la forêt. Des chasseurs les avaient aperçus jouant dans la neige et, stupéfaits, n'avaient pas songé à abattre les bêtes. Le prince de la ville, lorsqu'il entendit cela, ne put y croire. Mais devant l'insistance de la rumeur, il décida d'en avoir le cœur net.

Le prince enfourcha son destrier et se rendit dans la forêt, à la recherche de cette mystérieuse jeune femme qui frayait avec les loups. Très vite, il dut mettre pied à terre et abandonner sa monture aux bons soins de sa garde. Pour ne pas effrayer les loups, il poursuivit sa route seul, à pied. Le temps passant, il se sentit stupide de se trouver ainsi, perdu, dans la forêt, sur la foi d'une simple rumeur. Obstiné, il continua néanmoins. Et sursauta quand un grand loup gris surgit devant lui, crocs dévoilés. Immobile, le prince attendit. Si l'histoire disait vrai, la jeune femme aux loups ne devait pas être loin. S'il s'était trompé, alors il mourrait déchiqueté par l'animal sauvage. Heureusement pour lui, une femme surgit à son tour. Posant une main légère sur la tête du loup, elle regarda avec curiosité l'importun. Le loup cessa de grogner et s'assit sur son arrière-train, comme un chien bien dressé.

— Êtes-vous perdu, messire? demanda la femme.

— Je ne le suis plus, répondit le prince.

Il lut la perplexité dans le regard de la femme aux loups. Profitant du silence qui s'était installé entre eux, ils se jaugèrent du regard. Elle vit un beau jeune homme, riche de toute évidence. Ses vêtements étaient de belle qualité, parfaitement coupés, ses manières et son langage raffinés. Lui vit une jeune femme en guenilles, les cheveux emmêlés cachant en partie son visage. Elle semblait jeune mais il était difficile de lui donner réellement un âge.

Ils commencèrent à parler, prudemment. Le prince s'étonnait qu'une jeune fille choisisse de vivre ainsi en sauvage parmi les loups. Elle en riait, insistant sur son bonheur de vivre libre, loin des regards et des préjugés.

Le prince revint chaque jour et une belle amitié naquit entre eux. D'abord méfiant, le loup finit par accepter la présence de cet étranger. Chaque jour, avant de partir, le prince demandait à la fille aux loups de le suivre.

— Non, répondait invariablement la jeune fille.

— Pourquoi? demandait le prince.

— Ma place est dans les bois, avec mes loups, disait-elle simplement avant de disparaître derrière un arbre.

Un jour pourtant, contre toute attente, elle accepta. Elle ne comptait pas rester longtemps loin de ses loups et de sa chère forêt, mais la curiosité la poussa à s'aventurer hors de son domaine pour voir ce qui se passait ailleurs. Le monde que le prince lui décrivait semblait merveilleux, tellement différent de celui qu'elle avait connu autrefois! Le prince la mena donc à son palais, où une armée de servantes papillonna autour d'elle. Cela faisait longtemps que la jeune fille n'avait connu le bonheur de plonger dans un bain chaud et parfumé. Elle s'était contentée de l'onde pure de la rivière. On la vêtit d'une robe de soie brodée, si délicate qu'elle eut peur de l'abîmer en se mouvant. Une servante démêla ses cheveux, qui étaient devenus si longs qu'ils touchaient le sol. Enfin, on voulut la pousser devant un grand miroir en pied. Affolée, la jeune fille refusa et voulut s'enfuir. Elle ne voulait pas se voir, si laide, et eut peur soudain de se retrouver face au prince. Que dirait-il en découvrant son physique ingrat? Elle courut, cherchant une issue pour quitter le château, et se heurta dans sa panique à quelqu'un.

— Où allez-vous ainsi, belle dame? demanda l'homme.

La jeune fille reconnut la voix du prince. Gardant la tête baissée, elle voulut le contourner pour reprendre sa fuite éperdue, se maudissant d'avoir quitté sa belle forêt, ses amis loups. Le prince la retint, et elle n'eut d'autre choix que de lever la tête. Il lui souriait aimablement, nullement choqué par sa laideur. Puis une expression de surprise traversa son regard.

— Est-ce vous? demanda-t-il. Je ne vous aurais jamais reconnue!

Mortifiée, elle voulut baisser à nouveau la tête.

— Vous êtes bien plus belle que je ne l'imaginais! s'exclama le prince. Jamais je n'aurais imaginé que vos cheveux fous et vos oripeaux cachaient une telle beauté!

Se moquait-il d'elle? se demanda la jeune fille. Non, il semblait sincère dans son admiration. Craintive, elle se laissa conduire jusqu'à un miroir et se découvrit avec stupeur. Le temps avait accompli le miracle auquel elle ne croyait plus! Devant elle se tenait une très belle jeune femme aux yeux vifs, au teint éclatant, et aux traits étonnamment beaux. À ses côtés, le prince souriait et la couvait d'un regard admiratif. 

Le prince demanda à la jeune fille de l'épouser, lui promettant d'aménager les bois autour du château pour que ses loups puissent s'y installer en toute sécurité. Après quelques hésitations, elle accepta. Et c'est ainsi que la pauvre jeune fille laide et mal aimée, contrainte de se cacher dans la forêt, devint une souveraine de grâce et de beauté, dont on loua longtemps la bonté et la grande tolérance.

 

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